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Dossier
BARNEY WILEN


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Barney Et La Note Bleue,
Loustal et Paringaux – Casterman, 1987
Barney Et La Note Bleue, Barney Wilen – IDA Records, 1987

« Josy est revenue, et d’autres gens qui crient. Il fait passer le contenu de la seringue dans son sang et s’étend sur le lit. Quand la porte commence à céder, il arrache la cravate d’un coup sec et c’est une chose vraiment facile à faire pour quelqu’un qui est déjà mort deux fois. »
Ainsi disparaît le faux Barney.


Le vrai Barney, qui s’appelait Bernard-Jean Wilen, avait une place réservée en première dans tous les trains du jazz. Il s’évertua à les manquer presque tous. Il s’illustra dans la BO d’Ascensaud pour l’échafeur, navigua dans l’ombre de Miles Davis, Monk, Gillespie, Art Blakey, et fut un temps tenu pour le « meilleur saxophoniste européen ». Ses retraites inexplicables en avaient fait une discrétion de connaisseur. Il mourut en mai 1996, âgé de 59 ans.
Neuf ans plus tôt, en 1987, parurent dans le même élan un album de bandes dessinées et un CD, tous deux intitulés ‘Barney Et La Note Bleue’. Le livre était signé Loustal et Paringaux, le disque était signé Barney Wilen.

Loustal et Paringaux, dessinateur et scénariste, racontent le déclin d’un saxophoniste mélancolique prénommé Barney. Barney regarde de loin – et avec un certain ennui – s’évaporer une existence, la sienne, comme si c’était celle d’un étranger. On sait qu’il a eu quelque chose comme des rêves, on n’en connaîtra pas l’objet, mais le seul sentiment qui le visite à l’occasion ressemble à un regret. Ni l’amour, ni l’estime des autres, ni l’héroïne qu’il s’injecte par désœuvrement ne lui paraissent être des catastrophes dignes d’une consolation.
Barney n’est pas un pousse-mégot du jazz mais, instable, il ne fait carrière nulle part et son saxophone, impuissante soupape, méandre en cul-de-sac, retient tous ses soupirs. À son actif : deux versions de ‘Besame Mucho’, quelques gigs et une somme considérable d’occasions manquées.

L’histoire procède par images légendées. Le texte ne paraphrase jamais l’illustration mais la complète, élargit le ring de l’information graphique ou, au contraire, les mots zooment dans une scène d’ensemble et lui ajoutent un scrupule d’auteur magnifique. L’anesthésie de Barney hoquette ainsi sur une suite de hiatus narratifs jusqu'à la dernière injection, infranchissables comas qui séparent l’image et le texte, un double rythme pour une chronique qui incline volontiers vers le roman noir et, parfois, le ‘nouveau roman’.
Le dessinateur Loustal conjugue les opposés : un trait raide mais un pinceau fourmillant de vie, des tableaux à la fois dépouillés et foisonnants, des mises en scène sinistres et colorées, des postures glacées et émotives, une simplicité cocasse et dramatique en même temps.

Le tandem Loustal-Paringaux a pris corps au sein de Rock & Folk. L’un y officiait en qualité d’illustrateur, l’autre de rédacteur-en-chef. Lorsque paraît ‘Barney Et La Note Bleue’, ils ont déjà publié deux albums de ‘nouvelles dessinées’ aux Humanoïdes Associés et un premier ‘roman graphique’ chez Casterman, dans ce style de narration originale.
« J'ai écouté du jazz pendant des années et des années. Je voulais payer mon tribut », déclare Paringaux lors d’une interview croisée, le mettant en présence de son dessinateur Loustal et du cinéaste Bertrand Tavernier pour la sortie du film ‘Autour de Minuit’.
Pourquoi le saxophone ? Loustal : « La courbe de l'instrument est magnifique ». Tavernier : « Les reflets aussi ! C'est lié au cœur. » Paringaux : « … Et au souffle, direct. (…) Comme si quelqu'un me parlait directement, me chantonnait dans l'oreille. » Tavernier : « Dexter Gordon a ajouté cette phrase formidable au dialogue [du film]. Quand il ajuste sa anche, doucement, il dit : ‘Le bonheur c'est une Ricoh Reed n°3 bien humide !’ »

Bon, mais le CD dans tout ça ?

Deux ans avant la sortie de l’album Casterman, l’histoire de Loustal et Paringaux est pré-publiée dans le mensuel ‘A Suivre’. Le vrai Barney tombe dessus par hasard et découvre que les auteurs mettent en scène son personnage et le font mourir d’une overdose en 1962 ! Le Barney graphique se paie la même binette que lui, la même instabilité, la même obsession pour ‘Besamo Mucho’ et la même dévotion névrotique pour ses mocassins.
Moyen content, Wilen rencontre les auteurs pour leur demander des comptes. Ils sympathisent et décident de sortir l’album en même temps que sa BO : un disque dont les titres donneraient les jalons du récit, seraient comme l’indicatif des chapitres, ajouteraient une extension sonore aux deux dimensions de Loustal.
En 1986, Barney Wilen entre en studio avec Alain Jean-Marie au piano, Philippe Petit à la guitare, Ricardo Del Fra à la contrebasse et Sangoma Everett à la batterie. Il enregistre les deux versions de ‘Besame Mucho’ qu’est censé avoir gravé son double de papier, uniques témoignages discographiques de son œuvre, quelques standards comme ‘Round ‘Bout Midnight’, ‘No Problem’ (deux versions), et des compos très douces et très belles qui insufflent une personnalité musicale à certains personnages comme ‘Pauline’.

Barney Wilen était un bopper qui s’était orienté vers le free-jazz naissant et avait fait une énième retraite vers Zanzibar. « Il voulait enregistrer dans un désert où l'acoustique était extraordinaire. Il a passé quelques caps. Maintenant il est revenu à une notion plus classique de son rôle » (Paringaux). Sur ce disque qui va relancer sa carrière, on l’entend haleter de la salsa, exhaler des silences intimistes, refouler du swing, soupirer de la bossa, souffler du be-bop, et même expectorer du twist (‘Triste Again’), illustrant cet épisode dans lequel le héros s’est fourvoyé dans un orchestre minable qui fait le tour des dancings.
Barney Wilen, miraculé des années 80, retrouve les honneurs de la presse spécialisée et les salles pleines. À 60 000 exemplaires, le disque se vend trois fois mieux que l’album, et reçoit le Grand prix international du disque de l'académie Charles Cros. Mais la mémoire a davantage d’œil que d’oreille et, depuis, le livre a rattrapé le disque (plutôt difficile à dénicher). Barney est retombé dans l’oubli, à son corps défendant cette fois. Pour porter le deuil de ses illusions, il reste une épitaphe tronquée signée Jacques de Loustal et Philippe Paringaux.

Christian Casoni