Le contenu de cette page nécessite une version plus récente d’Adobe Flash Player.

Obtenir le lecteur Adobe Flash

12/19
Chroniques CD du mois Interview: BOOGIE RAMBLERS Livres & Publications
Portrait: JOHNNY FULLER Interview: THE KOKOMO KINGS Portrait: VULCAIN
 


Dossier
ANN ARBOR 1969


BLUES PIEDMONT BLUES
blues piedmont blues
MUSCLE SHOALS
BLUES ann arbor
blues ann arbor
blues ann arbor
blues ann arborblues ann arborblues ann arborblues ann arborblues ann arbor


Le 1er août 1969, 20 000 jeunes foulent la pelouse des Fuller Flatlands sur le campus d’Ann Arbor, où est organisé le bivouac de bluesmen le plus complet qu’on n’ait jamais vu sur cette planète. Tous les âges, tous les styles, toutes les latitudes sont là, rien que des Noirs sauf un, rien que des mâles sauf une. Mais la renommée du grand festival de blues d’Ann Arbor est éclipsée par deux événements retentissants : l’alunissage d’Apollo XI un peu avant, Woodstock un peu après. Au fil des ans ce cours d’histoire in vivo, dont presque rien n’avait filtré, devint un fantasme. Jusqu’au jour où un certain Jim Fishler se présenta chez Third Man Records avec les bandes. Le label, moitié-Detroit, moitié-Nashville, emballe la révélation dans un paquet du dimanche : quatre vinyles répartis dans deux superbes albums, ou un double CD. Aujourd’hui on n’ignore plus rien du fantasme d’Ann Arbor.
   

Ont répondu à nos questions :
Les frères John et Jim Fishel, ainsi que Parker Fishel, le fils de Jim.
John Fishel fut l’un des organisateurs du festival.
Jim Fishel ne faisait pas partie du comité d’organisation, mais il a enregistré 50 % de la musique jouée durant ces trois jours, avec le magnétophone Norelco de son pote Jerry Miller.
Parker Fishel, le fils de Jim, est celui qui a retrouvé les bandes, les a restaurées, contacté Third Man et coproduit Ann Arbor Blues Festival 1969. Technicien du son, il a notamment travaillé pour Bob Dylan.

Blues Again : De vous deux, c’est surtout John qui organisait le festival…
John Fishel : Oui, j’étais… disons co-président des réjouissances au sein du comité d’organisation. J’ai co-organisé le festival avec ma coprésidente Janet Kelenson.

L’un des personnages principaux de cette aventure est la ville d’Ann Arbor elle-même, et plus précisément son université…blues ann arbor
John : Habiter Ann Arbor nous a facilité les choses. La ville est assez proche des scènes dynamiques de Detroit et de Chicago. L'université a joué un rôle déterminant, c’est elle qui apportait le financement. L’Ann Arbor à laquelle vous pensez probablement, avec John Sinclair et les Psychedelic Rangers, ne faisait pas vraiment partie de l’histoire de ce festival. En 1969, les principaux acteurs étaient des étudiants : mes collègues organisateurs, les musiciens et la communauté du blues à travers le pays.

Quelle discipline étudiiez-vous ?
John : L’anthropologie.

Toi et ton frère, viviez à Ann Arbor ?
John : Je vivais dans une maison hors du campus au moment du festival.
Jim : En août 1969, je venais d'obtenir mon diplôme d'études secondaires à Cleveland où John et moi avons grandi. J’étais en transit, car je me préparais pour l'université de Miami. John et moi avons organisé là-bas aussi une série de festivals de blues, entre 1972 et 1975. Ils n’avaient pas la même envergure qu’Ann Arnor, bien sûr. Et nous avons fondé un label : Americana Music Productions, qui a publié des sets extraits de ces festivals.

Lorsqu’on se renseigne sur le festival d’Ann Arbor, vos deux noms reviennent constamment, ainsi que ceux de deux autres personnages : Jerry Miller et Jim Siegelman.
Jim : Jerry Miller et Jim Siegelman étaient deux de mes meilleurs amis. Nous faisions le tour des festivals. John nous a mis au travail, à charge pour nous de recruter des bluesmen. Nous avons eu Mississippi Fred McDowell, Big Mama Thornton et Arthur Crudup. Le rêve commençait à se concrétiser.

D’où est née cette idée ?
John : Les membres du comité organisateur étaient unis par l’amour de la musique. Je pense que l’accroche de Rolling Stone résumait bien qui nous étions : « Qu'est-ce que ça fait d’être un étudiant de 19 ans totalement inexpérimenté dans l’organisation et la promotion des festivals, qui se retrouve tout-à-coup à monter un grand festival de blues, juste parce qu’il en avait rêvé ? ».
L’idée directrice du festival est venue naturellement. Nous voulions présenter les pionniers de cette musique à côté de ses innovateurs électriques, et résumer la grande migration des bluesmen d’un style à l’autre jusqu’à la dernière génération. Nous prétendions donner un cours de blues intensif, et tâcher de faire comprendre au public comment leur culture en était arrivée là. Je connaissais personnellement certains musiciens et je savais quelle était leur existence. J’étais émerveillé par leur persévérance, par l’imbrication de leur musique et de leur vie.
Bien sûr, rétrospectivement je suis très heureux d’avoir joué un petit rôle en rapprochant, à ces occasions, les communautés afro-américaine et blanche, pour célébrer le blues noir et, partant, les sources de la musique américaine.

1968 fut une année explosive avec l’assassinat de Martin Luther King, les émeutes raciales qui ont suivi, l’émeute de Chicago lors de la convention démocrate. Ann Arbor était un bastion de la contre-culture, n’est-ce pas ?
John : Il y avait un bastion contre-culturel à Ann Arbor, c’est vrai, mais le festival n’en était pas issu. Nous ne raisonnions pas en termes politiques. C’est vrai que 1968 avait été une année explosive, la convention démocrate, l’assassinat de Martin Luther King, la montée des Black Panthers… Des tensions raciales, il y en avait dans les ghettos sud et ouest de Chicago, mais elles n’envahissaient pas nécessairement les bars et les clubs que je fréquentais, quand je me rendais là-bas pour faire des repérages. Les gens étaient vraiment gentils. Je me sentais un peu déplacé, j'étais quand même un hippie de vingt ans aux longs cheveux roux. J’étais conscient du danger, je déployais mes antennes, mais les habitués des clubs se montraient le plus souvent gentils et respectueux, même s’ils nous regardaient avec une certaine curiosité. Je me souviens avoir emmené Jim écouter Hound Dog Taylor en 1970. Jim s’est fait coincer dans les toilettes par un gang du coin. Ils lui ont dérobé son portefeuille. Quand il l’a appris, Brewer Phillips [l’un des Houserockers de Hound Dog] a quitté précipitamment le club et les a pris en chasse. Il a ramené le voleur après l’avoir secoué. Le gars a dû rendre le portefeuille. Brewer lui a ordonné de ne plus jamais déconner avec nous. Franchement, la plupart des emmerdes venaient de la police, qui ne tenait pas particulièrement à voir des ados blancs traîner dans les ghettos de Chicago.

A Ann Arbor, craigniez-vous des débordements, comme ça s’était produit à NewportBLUES ANN ARBOR avec intervention de la Garde nationale ?
John : Le risque d’un débordement, nous n’y avons jamais pensé. Jusqu’en avril 1969, nous ne savions même pas si quelqu'un se présenterait ! Nous avons organisé une avant-première pour prendre la température. J’ai prié l'université de nous prêter l’Union Ballroom et nous y avons programmé Luther Allison. A cette époque, il était inconnu hors Chicago. Il avait, je pense, sorti quelques titres sur une compilation Delmark. Lorsque le spectacle a commencé, la salle était tout juste remplie au tiers. C'était juste Luther à la guitare, Bobby Mojo Elem à la basse et Bobby Richey à la batterie. Ces gars se sont mis à jouer. Luther, je l'avais entendu à plusieurs reprises à Chicago, je savais qu'il pouvait toucher le public du campus. Quand il a commencé à laisser vibrer ces longs accords, à descendre de scène pour circuler dans la salle, les gens sont devenus fous. Ils s’égaillaient à travers le campus et revenaient par groupes de dix ou douze. Une heure plus tard, la salle de bal était bondée et survoltée. Luther et ses potes ont bien joué trois heures. Ce fut le début d’une idylle entre Ann Arbor et Luther Allison. Il avait déjà joué devant un public blanc, mais pas de cette importance. C’était son premier crossover majeur.

La ville avait-elle prévu un dispositif de sécurité ? Etait-elle quadrillée par la police par exemple ?
John : Absolument pas. Nous avons bien dû soulever la question de la sécurité à un moment ou un autre… En fait, je ne m’en souviens plus. Je me souviens avoir participé à quelques réunions sur les sanitaires, mais la sécurité… Le succès du festival a étonné les autorités d’Ann Arbor. Les prévisionnistes tablaient sur 5 000 spectateurs sur trois jours. Il paraît que nous en avons eus 20 000. Ça me paraît exagéré… En tout cas c’était beaucoup de monde, et nous n’avons pas eu beaucoup de problèmes.Si vous aviez fait l’effort de venir jusqu’à Ann Arbor, c’est que vous étiez là pour la musique. La Ville s’est tout de même posé la question pour l’édition de 1970, qui a suscité un intérêt plus grand, mais aussi beaucoup plus de problèmes.

Aviez-vous une couverture médiatique conséquente ?
John : Chacun prenait part à toutes les commissions, mais je me souviens d’un étudiant nommé Bert Stratton qui était responsable des relations publiques. Il s’occupait aussi de la promo. Je n’ai pas le souvenir d’une couverture radio, mais le festival a été copieusement annoncé par la presse, le New York Times, le Washington Post, le Chicago Tribune, des périodiques alternatifs comme Rolling Stone et Great Speckled Bird, et la presse musicale plus établie : Blues Unlimited, Coda et Downbeat. Living Blues a démarré peu de temps après le festival. La rédaction avait mis en lumière une photo de Howlin’ Wolf prise par Les Blank aux Fuller Flatlands.

D’où venaient les gens ?
John : Les gens venaient vraiment de partout. Il y avait une forte représentation de Boston. J’en ai rencontrés qui arrivaient de Washington DC et même d’Atlanta. Beaucoup venaient du Midwest : Chicago, Cleveland, Detroit….

Le monde du blues était très solidaire…
John : Oh oui. Nous avions décidé de ne programmer que les musiciens que nous aimions. Nous nous disions que sblues ann arbori nous aimions untel, il se trouverait bien des gens pour l’aimer aussi et acheter un billet. Je suis allé à Chicago, j’ai rencontré Bob Koester (Delmark). Il m'a remis trois pages bourrées de noms, de contacts et d'informations. Il me recommandait beaucoup de bluesmen qui vivaient à Chicago, notamment ceux de son label. Muddy Waters avait un manager, c’est avec lui que nous avons négocié. Chris Strachwitz (Arhoolie) a été très persuasif avec Lightnin’ Hopkins et Clifton Chenier.
Très vite, par le bouche à oreille, la rumeur a couru qu’un jeune garçon blanc était en train d’organiser un grand festival de blues à Ann Arbor. Les musiciens ont commencé à me contacter. J’ai réalisé alors l’excitation que suscitait la perspective de ce festival, et quelle occasion nous avions là de bâtir quelque chose de spécial. Dick Waterman fut un autre personnage providentiel. Il dirigeait Avalon Productions, avec un catalogue assez riche. Nous avons réservé chez lui Arthur Crudup, Junior Wells, Mississippi Fred McDowell et Son House. Peut-être d'autres, je ne sais plus. J’ai noué une solide amitié avec Dick par la suite. Il a toujours été de bon conseil, accordant invariablement la priorité aux artistes. Dick n’avait pas d’affiliation officielle avec le festival, mais il en a été le génie. Je suis en train de repenser à la façon dont il a présenté Son House pour la clôture. Son visitait des parents à Detroit, ce dimanche. À l’heure convenue, il n’était toujours pas là. James Cotton a occupé une partie de son créneau. Lorsque Son est enfin arrivé, nous étions inquiets : Cotton avait incendié le public et nous n’étions pas certains que Son pourrait enchaîner. L’idée de terminer le festival par « où le blues a commencé » venait de Dick et, après Cotton, ce n’était vraiment pas évident. 10 000 spectateurs déchaînés réclamaient Cotton à cor et à cri. Dick leur a parlé, les a calmés, tout le monde s’est recroquevillé sur son siège. Son House a donné un set court mais magnifique. Dick avait encore raison, le weekend ne pouvait pas se terminer d’une autre façon, c’était évident.

Vous avez donc poussé des expéditions de repérage à Chicago…
John : Absolument. Detroit était si proche d'Ann Arbor… J’y allais souvent. Mais Chicago fut une révélation. Je garde un excellent souvenir de ces raids de reconnaissance et de pistage de talents. Ma première visite à Chicago se déroula lors du Thanksgiving de 1968. C’est de retour de ce voyage que mon téléphone n’a plus cessé de sonner. Lors de cette expédition, nous sommes allés entendre Magic Sam au L&A Lounge sur les conseils de Bob Koester. Big Bill Hill, le DJ haut en couleur de la WOPA, choisi plus tard comme animateur du festival, y animait une émission hors studio, faisant la promo des supermarchés et des événements à venir, félicitant les auditeurs pour leurs anniversaires. Il y avait peut-être cinq ou six personnes au bar, mais il les encourageait à faire beaucoup de bruit pour que les auditeurs se pointent au spectacle. Au milieu d'un set génial, j'ai vu Magic Sam sourire de toutes ses dents quand il a vu arriver Freddie King qui pour un rare soir faisait relâche. Sam a fait monter Freddy sur scène et la soirée s'est terminée par un incroyable contest de blues. Ce soir-là, j'ai signé Magic Sam dans le placard à balais qui servait de loges, j’ai parlé du festival à Freddy, et Big Bill Hill fut recruté comme l’animateur du futur festival.

Mettre sur la même affiche Son House ou Shirley Griffith et Luther Allison ou Otis Rush peut sembler incongru, non ?
John : Nous voulions faire découvrir l’histoire du bluesBLUES ann arbor au fil des générations, à travers la géographie et les styles. Le type de distinction que les critiques se plaisent à développer n’avait plus cours dès qu’on jetait un œil en coulisses. Je remarquais ces liens profonds qui unissaient tous ces musiciens dépareillés, et le respect mutuel qu’ils se vouaient. Et j’ai éprouvé cette sensation dès la première nuit. J’entre dans la caravane où étaient installées les loges. On y discutait avec beaucoup de passion. BB King était là avec sa vieille amie Big Mama Thornton. Il y avait aussi Junior Wells, Fred McDowell et Roosevelt Sykes. La liqueur coulait à flots. Ils étaient tous aux anges. A un moment BB King a sorti un lecteur de cassette portable et a fait tourner ‘The Thrill Is Gone’, chanson qui ne serait pas commercialisée avant décembre. La même sympathie était palpable sur scène. Muddy Waters et Magic Sam ont rendu un vibrant hommage à Roosevelt Sykes. Fred McDowell a joué ‘John Henry’ parce que BB King la lui avait demandée. Luther Allison a tenu à se glisser dans le groupe de T-Bone Walker en qualité de simple sideman, juste parce qu’il l’admirait.

Les grandes figures du blues étaient aussi là pour faire vendre des billets ?
John : Nous tenions à avoir des bluesmen célèbres, non pour des raisons stratégiques et commerciales, mais parce qu’ils étaient des figures essentielles de l’histoire que nous voulions raconter. Et bien sûr, ce sont eux qui drainèrent le public. Vous arriviez fan de Muddy Waters, vous repartiez fan de Jimmy Dawkins. Et c’est encore l’espoir que nourrissent Jim et Parker avec ces disques Third Man.

L’affiche est noire à 99 %, l’exception s’appelle Charlie Musselwhite…
John : Nous voulions programmer du blues afro-américain, donner à ces musiciens la visibilité qu’ils méritaient et un accès digne de ce nom au public blanc. Et je pense que ça a fonctionné. Je suis devenu un proche de Jimmy Dawkins, l'un des plus jeunes à l’affiche. Il n’a cessé de me répéter que ce festival lui avait offert une stature. A la suite du festival, Jimmy a acquis une renommée internationale et a remporté le Grand Prix du Disque pour l’album Fast Fingers. Je suis d’ailleurs très fier d’en avoir rédigé les notes de pochette. Charlie Musselwhite, lui, est passé au travers du concept ! Il m'intéressait beaucoup parce qu'il figurait dans la fabuleuse compilation trois-albums de Samuel Charters, Chicago/ The Blues/ Today ! Charlie avait grandi dans cette musique, à Memphis d'abord, à Chicago ensuite. Il était accompagné par les Aces, le groupe de Little Walter, et par l’exceptionnel steel-guitariste Freddie Roulette. Ils étaient fantastiques. Je n’ai jamais pensé que sa présence puisse être déplacée dans notre projet.

Un festival de blues exclusivement noir, était-ce une première aux Etats-Unis ?
John : A maBlues ann arbor connaissance, rien de tel n'avait été tenté auparavant. Ce fut certainement le premier festival dévolu au blues noir de ce côté-ci de l’Atlantique. Peut-être le premier au monde en ce qui concerne le blues moderne. Comme le disait Jim O’Neal (cofondateur de Living Blues), « Ann Arbor a été le standard de tous les festivals de blues qui vont suivre ». Je connaissais et j’admirais des événements analogues, tels que l’American Folk Blues, le festival folk de Newport et le Memphis Country Blues. Ann Arbor n’aurait pas existé sans ces précédents qui nous ont servi de modèles, mais chez nous c’était différent. Pourquoi ? Peut-être parce que nous étions des étudiants sans préjugés, l’esprit ouvert. Nous nous différenciions des autres festivals en termes de focalisation, de concept et d’échelle. Nous ne faisions aucune distinction entre les différents styles, les différentes époques et les différents Etats.

Quels bluesmen auriez-vous souhaité programmer et avez manqués ?
John : Certains artistes n’ont pas répondu à notre appel, peut-être parce que nous les avons contactés trop tard. D’autres étaient malades et certains n’allaient pas tarder à mourir. J’aurais aimé avoir John Lee Hooker par exemple, Otis Spann ou Slim Harpo. Le succès qu’a eu le festival de 1969 augurait d’une seconde édition en 1970. Celle-ci a été l’occasion pour moi de programmer certains de ceux que j’avais manqués un an plus tôt. Bon, pas Otis Spann ni Slim Harpo… pour les raisons que vous devinez. Nous avons réalisé que nous courions contre la montre en somme.

D’où provenaient les financements ?
John : Le festival était parrainé par deux institutions sur le campus, l’University Activities Center et la Canterbury House, une structure épiscopale qui organisait des spectacles folkloriques.

Les bluesmen étaient logés sur le campus…
John : Nous avions réservé des chambres sur le campus auprès de la Michigan League. De nombreux musiciens ont choisi de loger sur place. Fred McDowell et Arthur Crudup se partageaient la même chambre. Big Mama Thornton est, elle aussi, restée sur le campus. Big Joe Williams aussi. Son House est peut-être allé séjourner dans sa famille à Detroit. D'autres, comme BB King, ont quitté Ann Arbor après leur représentation, ils avaient d’autres dates. BB King jouait le lendemain à Atlantic City.

Combien de personnes constituaient le comité ?
John : Allez, je vous donne les noms. En 1969, le festival a été conçu, supervisé et monté par Cary Gordon, John Fishel, Janet Kelenson, Fred Braseth, Bert Stratton, Ron Marabate, Dick Tittlsey, Ken Whipple, Charlie Yoyrd, Carol Maxwell, Chris Seltsam, Jim Dulzo, Howard Husock, Rena Selden, Hanley Sound Inc., l’University Activities Center et la Canterbury House.

Deviez-vous rendre des comptes à vos sponsors ? Avaient-ils voix au chapitre ?
John :
De temps à autre, nous rendions inévitablement des comptes à nos investisseurs, l’université, l’University Activities Center et la Canterbury House. Leur soutien a été vraiment précieux et ils nous laissaient les coudées franches. Ils s’intéressaient surtout à la logistique, beaucoup moins à l’affiche.

Combien de temps s’est-il écoulé entre l’idée d’organiser ce festival et le 1er août 1969 ?
John :
Suis-je tombé sur un tract qui circulait dans le campus, évoquant une réunion pour l’organisation d’un festival de blues ? Je n’en suis pas tout à fait sûr. J'imagine que l’idée est née assez tôt, après le début de l'année scolaire, peut-être en septembre 1968. J’étais un étudiant de passage, je pensais que participer à une réunion serait une bonne occasion de me faire des amis, et ce fut le cas. Tout a vraiment pris forme et s’est accéléré après mon premier voyage à Chicago, pour Thanksgiving en 1968.

Je suppose que la météo fut un souci constant…
John :
On avait tellement de boulot avec la logistique, tellement de détails à régler à la dernière minute, et puis l'excitation générale et ceux qui arrivaient en ville… Franchement, je ne me souviens pas m’être m'inquiété de la pluie. Rétrospectivement, j'aurais dû !

Dans un article du Ann Arbor News, j’ai lu que vous aviez prévu un repli dans l’Union Ballroom en cas de pluie, mais la location s’élevait à 1 500 dollars, alors vous avez renoncé.
John :
Désolé, je ne m'en souviens pas. Si vous l’avez lu dans un journal ça doit être exact. Et même probable, puisque nous avions déjà utilisé cette salle pour d’autres événements. Nous avions sans douté pensé que ce serait un bon endroit pour se replier.

Sur certaines photos, on aperçoit Howlin’ Wolf chevauchant une petite moto sur scène. Presqu’un jouet. Toujours à propos de Howlin’ Wolf, j’ai lu qu’il faisait exprès de prolonger son set pour emmerder Muddy Waters, programmé juste après…Blues ann arbor
Jim :
Le coup de la moto, c'était inoubliable ! Il a surgi des coulisses sur cet engin. J’ai une belle photo de Muddy Waters et de Howlin’ Wolf devant le grillage de la clôture, le samedi après-midi. Ils s’étaient salués chaleureusement. On les imagine toujours en compétition… Je les ai trouvés là, partageant une bière avec Big Joe Williams et Fred McDowell, se parlant de leurs petits-enfants, de la vie sur la route, de l’alunissage d’Apollo XI. Plus tard, j'ai vu Wolf allongé dans l'herbe, s’accordant une petite sieste. Il était très détendu. Le samedi-soir, il a trouvé cette petite moto dans les coulisses, il l’a empruntée, s’est mis une casquette de baseball à l’envers et il est entré en scène comme ça. Le gros problème, c’était la grille horaire très serrée. Wolf a joué longtemps, le set de Muddy Waters a dû être écourté. L’a-t-il fait exprès ? Je suppose que les vieilles rivalités ont la vie dure.

Magic Sam aussi vous a obligés à réviser les horaires…
Jim :
Oui, on a dû les réorganiser. Sam était très en retard, le groupe de Charlie Musselwhite a permuté. Et oui, Sam est arrivé sans groupe et sans guitare. Après un bref appel aux armes, l'inimitable Sam Lay et Bruce Barlow, le bassiste de Commander Cody, se sont proposés. Sam a emprunté une guitare, il est entré sur scène et il a fait tomber la maison. Vous avez entendu parler des nuits du Grand Ole Opry, quand Hank Williams était rappelé cinq fois d’affilée ? Magic Sam, c’était quelque chose dans ce goût-là. Je n’ai plus jamais vu un spectacle aussi intense que celui-ci.

Vous attendiez-vous à réunir autant de monde, et êtes-vous rentrés dans vos frais ?
John :
Nous avons même réalisé un petit bénéfice en 1969. Ça ne devait pas peser lourd, mais l’université était ravie, elle a décidé de soutenir à nouveau le festival en 1970. Hélas, cette fois ce fut un désastre financier. Ann Arbor devait rivaliser avec un autre grand festival de musique, le festival international de Goose Lake. Et en 1970, nous avons eu droit aux resquilleurs. Ces briseurs de portes jugeaient inadmissible qu’on leur demande payer leur place. Ça m’a rendu fou de les entendre crier à l’injustice devant ces bluesmen qui souffraient encore d’être tenus pour quantité négligeable par une industrie musicale à dominance blanche. Au moins les musiciens ont-ils pu être payés. Je me sentais vraiment mal. Par la suite, nous avons organisé quelques benefit shows pour compenser, des événements assez importants, mais ils n’ont pas permis de récupérer tout le manque à gagner de 1970.

Quelle fut la réaction des habitants d’Ann Arbor ?
John :
La majeure partie de la population était très favorable. Les habitants ont assisté aux concerts. Je ne prétends pas qu’ils comprenaient le sens exact du festival, mais ça leur faisait plaisir de se promener sur le campus et ils appréciaient ce qu’ils entendaient. Beaucoup de musiciens s’étaient aventurés en ville, et avaient charmé tout le monde.

Les cachets étaient-ils décents ?
John :
Je ne me souviens pas exactement combien était payé chaque artiste, mais je sais que les cachets étaient substantiels. Je le sais parce que, n’ayant aucune expérience dans ce domaine, je leur ai simplement demandé s’ils estimaient avoir été correctement rétribués, et c’était généralement le cas. C’est vrai, certains bluesmen bien établis, comme BB King, demandaient davantage, mais les autres gagnaient d’ordinaire cinq à dix dollars la nuit dans les clubs. Dick Waterman m’a beaucoup appris sur ce sujet, et Dick est réputé pour son obsession du cachet équitable. De mon côté, c’était beaucoup plus simple : nous avions mobilisé des artistes talentueux que nous admirions, il était évident qu’ils devaient être payés correctement.

Quels furent pour vous les moments du festival les plus impressionnants ?
Jim
: L’épaisseur de l’affiche créait une émulation critique, un talent général qui potentialisait chaque talent individuel et réveillait le génie musical instinctif de chacun. Il n’est pas surprenant qu’autant de temps forts se soient succédés, BB King, Big Mama Thornton, Lightnin’ Hopkins et Howlin’ Wolf. Hopkins et Wolf étaient évoquaient l’alunissage d’Apollo XI sur scène, ils étaient particulièrement enthousiastes. [Lightnin’ Hopkins blaguait : « Le mec a dû redescendre maintenant. Je parie qu’il est en route. Attendez-vous à le voir débarquer ici, les gars. »] Personnellement j’étais déjà un grand fan d’Otis Rush, mais l’écouter en direct fut un choc. Clifton Chenier lui aussi a surpris tout le monde avec son zydeco ou, comme il disait : « C’est Ray Charles en français, baby ». Pour beaucoup, Magic Sam fut une révélation. Même avec un groupe monté à la va-vite et une guitare cueillie à l’arrache, il a mis le feu. Ma seule déception fut que les sets ne duraient pas assez longtemps, mais c’est la loi des festivals.
John : J'étais tellement occupé que je n’ai assisté aux concerts que de façon fragmentaire, mais je me souviens bien de la jam session du vendredi-soir, après la fin du spectacle. BB King était la grande vedette d’Ann Arbor, et au sommet de son art. Le lendemain, il devait se produire au festival d'Atlantic City. Nous lui avons demandé s’il voulait bien jouer encore dans l’Union Ballroom. Il a gentiment accepté parce que… J’avais l'impression qu'il tenait à jouer avec Roosevelt Sykes. Nous nous rendons dans la salle de bal, avec ce beau plancher de bois. Tout le monde s’assied et nous assistons à une jam terrible avec BB King à la guitare, Roosevelt Sykes au piano et, je pense, Hayes Ware à la basse. La photo en couverture du volume 1, où on voit un fan allumer la cigarette de BB King, a été prise à ce moment-là. C'était juste magique.

J’ai trouvé plusieurs programmes différents sur internet, notamment celui-ci. Vous parait-il correct? August 1, Friday night: Roosevelt Sykes, Fred McDowell, JB Hutto and the Hawks, Jimmy Dawkins, Junior Wells, BB King.
August 2, Saturday night: Sleepy John Estes, Luther Allison, Clifton Chenier, Otis Rush, Howlin’ Wolf, Muddy Waters.
August 3, Sunday afternoon:
Arthur Big Boy Crudup, Jimmy Fast Fingers Dawkins, Roosevelt Sykes, Luther Allison & the Blue Nebulae, Big Joe Williams, Magic Sam, Big Mama Thornton, Freddy King.
August 3, Sunday night:
Sam Lay, T-Bone Walker, Son House, Charlie Musselwhite with Freddy Roulette, Lightnin’ Hopkins, James Cotton.

John : Non, ce programme n’est pas fiable. Avec Ann Arbor, aucun programme n’est fiable. Les listes du festival ont toujours été incertaines parce qu’il y a eu beaucoup de changements de dernière minute. Sur le vôtre il manque la jam du vendredi-soir par exemple, et les ateliers du samedi après-midi.

Le fait que Bruce Barlow soit là avec sa basse signifie-t-il que des concerts off avaient lieu ?
Jim :
Non. J’en ai parlé à mon ami Bill Kirchen, guitariste de Commander Cody. Il aurait aimé être présent mais, à sa connaissance, le seul membre du groupe à avoir assisté au festival était Bruce Barlow. Mais comment il a assuré avec Magic Sam !

Certains se sont produits mais ne figuraient pas sur l’affiche…
John :
Blues ann arbor Comme dans tout grand événement et malgré les meilleures intentions du monde, il y aura toujours des impondérables auxquels il faut s’adapter. Et nous en avons eu notre lot. L’horaire était assez libre. Shirley Griffith par exemple ne figure effectivement pas sur les affiches. Il vivait à Indianapolis comme Yank Rachell, et ils étaient amis. Yank devait jouer avec Sleepy John Estes. Shirley Griffith est venu au festival pour accompagner son copain Yank. Quand nous avons découvert à qui nous avions affaire, nous nous sommes dépêchés de le caser quelque part dans la grille, coûte que coûte.
Parker : Sur les albums Third Man, deux autres performances n’étaient pas non plus à l’affiche. Big Mojo Elem faisait partie du groupe de Luther Allison et Pinetop Perkins n’avait rejoint que récemment Muddy Waters. Comme ils avaient passé leur temps à accompagner tout le monde, mon père et mon oncle ont pensé que leur inclusion en tant que frontmen avait un sens dans l’histoire qu’ils essayaient de raconter.

Certains sidemen étaient au four et au moulin. On retrouve des gens comme Sam Lay un peu partout dans les groupes…
John :
La plupart des leaders sont venus avec leurs groupes, mais il y avait des chevauchements et des ajouts, notamment pour avoir les cuivres. D’autres décisions ont été spontanées. Nous n’avions pas prévu que le groupe de Sam Lay accompagnerait Lightnin’ Hopkins. Les deux hommes avaient joué ensemble à Newport, et entretenaient d’excellentes relations. Luther Allison a rejoint T-Bone Walker pour assurer la deuxième guitare. C’était précisément ce genre de collaboration surprise que nous espérions voir se produire. Nous les espérions, nous avons attendu qu’elles se déclarent d’elles-mêmes, nous ne les avons jamais forcées. Les musiciens étaient les meilleurs juges pour ça, nous leur avons abandonné le gouvernement de la scène.

Third Man Records est un label du Michigan…
Parker :
blues ann arbor Jack White, Ben Blackwell et Ben Swank, cofondateurs de Third Man Records, sont de Detroit. Le label a démarré dans cette ville, mais il a vraiment décollé en 2007, quand le trio l’a installé à Nashville. Ils ont ensuite ouvert une boutique à Detroit en 2015 et, en 2017, ils ont ouvert le Third Man Pressing. La fabrication revenait à Detroit. Les disques de l’Ann Arbor Blues Festival 1969 y ont d’ailleurs été pressés.

Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour leur apporter les bandes ?
Parker :
Il y a dix ans j’ai découvert ces bobines chez mon père, à la cave. On les a écoutées avec mon père. Nous étions époustouflés par la puissance de ce qui avait été enregistré. C’était brutal mais c’était là, prêt à servir la cause. Nous avons pensé que ces enregistrements méritaient un public plus large. En tant qu'étudiant, futur archiviste, j'avais accès à la WKCR, la radio de l'université de Columbia. C’est là-bas que j’ai amené les bandes magnétiques pour commencer à les travailler.
C'est aussi moi qui ai eu l’idée de m’adresser à Third Man Records. Ils ont fait leurs preuves dans le blues, ils ont déjà publié des enregistrements historiques avec des packages innovants. En outre, ils sont de Detroit. C’était quasiment un projet pour leur ville natale. Jack White, Ben Blackwell et Ben Swank ont immédiatement dépouillé les bandes et compris l’importance de ce que nous leur apportions. Ils voulaient bien faire les choses et s'assurer que les artistes, du moins leurs ayant-droit, seraient rémunérés. Pour faire correctement ces choses, ça leur a pris près de huit ans.
Mon père et moi avons assuré la coproduction, en étroite collaboration avec l'équipe de Third Man, en particulier Ben Blackwell et Ben Swank. Le talentueux designer Nathanio Strimpopolus a donné de la chair à l’évènement en choisissant quelques photos parmi les centaines dont nous disposions. Beaucoup sont étonnantes. Nous avions aussi sous le coude tous ces instantanés que Jim et John avaient pris pendant le festival.
Pendant nos délibérations avec les personnes impliquées dans ce projet, l’expression qui revenait le plus fréquemment était : « Le festival qui change la vie ». Notre espoir est, aujourd’hui, ce qu’il était déjà à l’époque, bien dans l’esprit du festival. Cet espoir est que les deux albums Ann Arbor Blues Festival 1969 lèvent une nouvelle génération de fans de blues au XXIe siècle.

Les réactions qu’on entend parfois sur les disques, rires, brefs commentaires… viennent-elles de Jim et de ses amis ?
Jim :
Mes amis et moi. Mais on entend surtout les bruits de la foule. Ça peut être gênant pour certains auditeurs, mais ce sont ces inadvertances qui font le prix de l’événement. Les commentaires du public jouent un rôle important, je trouve. Ils donnent une bonne idée de l’énergie qui se dégageait des deux côtés de la scène. Ces précieux ‘call & response’ des musiciens et de la foule se seraient perdus si le festival avait été enregistré derrière une table de mixage.

Le travail de restauration a-t-il été important ?
Parker :
Mon père et ses amis ont enregistré le festival avec un magnétophone portable Norelco, au gré de leurs allers et venues, des coulisses au plateau photo ou dans le public. Le son varie d’un endroit à l’autre. Les enregistrements ont été effectués en mono pleine-piste, à vitesse lente. Ça a posé de sérieux problèmes de restauration, surtout la correction de la vitesse et l’équalisation. Par exemple, il n’était plus possible de mixer. J'ai sollicité l'aide de Ben Young du label de jazz Triple Point Records. Il a été nominé aux Grammy Awards, il comprend vraiment ce qu’est un enregistrement sur le terrain et sait nettoyer une bande sans gommer la vitalité du moment. Vous comprendrez ce que je suis en train d’affirmer si vous écoutez Magic Sam et comparez ‘I Feel So Good (I Wanna Boogie)’ telle que l’a gravée Delmark et la version restaurée que nous proposons avec Third Man.

Delmark a donc publié la prestation de Magic Sam ?
Jim :
Oui. Au fil des années j’avais fait entendre les bandes à des amis comme mon mentor John Hammond Sr., le bassiste de jazz Jaco Pastorius, le pianiste Ian Stewart, celui des Rolling Stones, et mon vieil ami Robert Jr. Lockwood, le grand bluesman. Tous étaient sidérés par ce témoignage. Mais en ce qui concerne le grand public, seule la prestation de Magic Sam avait filtré.
La performance de Magic Sam a été publiée par Delmark en 1981. John et moi avons prêté les bandes à Bob Koester, le patron du label. Encore un ami. Bob nous avait tellement aidés en 1969… Delmark était de plus le label de Magic Sam. Le deal était que la famille de Sam touche des royalties sur cet album. John en a rédigé les notes. Magic Sam Live, c’est son titre, est considéré, à juste titre, comme l’égal du Live At The Regal de BB King.

Delmark n’a-t-il pas également commercialisé la performance de Freddy King ? Et la même année que celle de Magic Sam ?
Jim :
Autant que je sache, il y a eu trois sources d’enregistrement. Nous, Jeff Titon qui nous a fourni le set de Son House, et une source inconnue. Nous avions remarqué que la prestation de Freddy King circulait par ci, par là. Je suppose qu’elle provient de cette troisième source. Mais le témoignage le plus consistant aura été le nôtre. Mes amis et moi avons capturé 17 heures de festival, la moitié de la musique.

Christian Casoni - septembre 2019  

Blues ann arbor