Une haleine country-soul

Lire la deuxième interview de JJ Milteau, "la gaufrette à dix schtroumpfs"

Interview 

Blues Again  : Le climat de Soul Conversation est plutôt intime...

Jean-Jacques Milteau : Depuis quelques albums, j'évolue en effet vers ce genre de climat. Le temps passant, je privilégie des traitements de plus en plus simples. On est arrivé à de grandes sophistications dans le domaine de l'enregistrement, il faut profiter de cette sophistication technique pour saisir les choses simples et passionnantes de la vie. Voilà, c'est peut-être une question d'âge.

Tu joues en retrait, un peu comme un sideman...

Quelques petits thèmes d'harmonica. L'harmonica est fait pour ça. Enfin, l'harmonica que j'aime. L'harmonica reste surtout un condiment à mon goût, c'est le sel du blues. Un peu d'harmonica c'est très excitant, trop ça devient vite écoeurant. Mais le plus important pour moi c'est de réaliser un projet, bien plus que de jouer de l'harmonica. Avec cet album, j'ai retrouvé ce que j'aimais quand j'ai commencé : un jeu économe. Je n'avais pas l'intention de créer du manque mais... L'harmo, pas besoin d'en mettre plus qu'il n'en faut. D'ordinaire je commence par un harmonica témoin. On est en studio, tout le monde est là, à faire de son mieux, je ne veux surtout pas polluer les casques avec mes parties, je ne veux pas les gêner. J'ai donc fait un harmonica témoin avec l'intention de réenregistrer mes interventions plus tard... et j'ai été piégé par ce faux témoin ! Quand on a écouté le résultat avec Seb [Sebastian Danchin, le producteur] , on s'est dit que la petite dose que j'avais injectée était finalement la bonne dose, il n'en fallait pas davantage. Le staff de production n'était pas trop d'accord là-dessus mais de toute manière, l'état d'esprit de l'harmoniciste est projeté dans le disque, même quand l'harmo reste discret.

Comment un harmoniciste qui ne chante pas peut-il faire comprendre à ses accompagnateurs ce dont il a envie ? Tu composes d'abord dans ta tête ?

C'est ça. J'ai toujours travaillé en cercles concentriques. Je bâtis d'abord mon petit projet mentalement, puis je vois avec Sebastian et, tous les deux, on expose le projet à Manu [Manu Galvin, le guitariste] , puis on contacte les différents intervenants, l'un après l'autre, et on leur présente l'affaire en apportant, chaque fois, quelque chose d'un peu plus construit. On tâche en même temps de ménager un espace de liberté, le plus large possible, aux nouveaux venus dans le cercle. Mais au final, je choisis les titres avec les musiciens. Je n'impose rien.

Des titres aussi dépouillés que cette version de ' You Can't Always Get What You Want ', c'était quand même un peu casse-gueule, non ? Ron ne chante pas, il récite ...

C'est ce que je lui ai dit : «  Tu vas finir par décrocher un Molière !  ». Cette version de ' You Can't... ' est un accident, on l'a saisie dans une loge. Une équipe nous filmait, on cherchait quelque chose à jouer, on était en train de parler des Stones avec Manu et la chanson est venue comme ça. Ron : «  Pourquoi pas ? Je pense que je me souviendrai des paroles  »... On a ajouté les choeurs après, bien sûr, pour élargir un peu le morceau. Mais l'élément le plus intéressant de la chanson, c'est la présence de Ron. Il est vraiment bien !

Le titre ' Whooosh   ! ' était conçu pour faire l'intro dès le départ ?

Pas du tout, c'est un des derniers titres qu'on ait enregistré. J'ai dit : Tiens, on essaye ça ? C'est juste un blues mineur . La sonorité de l'harmo me plaisait bien, elle se rapproche de celle de l'orgue, si tu veux. Ces harmos s'appellent Soloists . Ils correspondent un peu à l'accordage d'un chromatique. Ils ne sont pas accordés comme un Marine Band, selon le système Richter. En aspirant tu obtiens un RÉ mineur 6 e , une sonorité dite de troisième position. C'est celle d'harmonicistes comme George Smith, Carey Bell ou Little Walter. L'idéal, c'est toujours de trouver la sonorité qui s'adapte au morceau. Là c'est l'inverse. Ce n'est pas une question de technique. Quand tu joues d'un instrument, au bout d'un moment tu parles avec lui, comme dans la conversation quand tu cherches tes mots. Là, tu cherches ton son. On a intitulé l'album Soul Conversation un peu pour ça aussi. Mais bon, il ne faut pas non plus disséquer ça comme si c'était le titre du siècle !

Tu t'amuses à mettre un totem dans chaque album ? ' Heart Of Gold ' dans Memphis , ' What A Wonderful World ' dans Blue 3 rd , ' L'Internationale ' dans Fragile , et maintenant: ' You Can't Always Get What You Want '...

... Il y a aussi la chanson de Crosby qu'on a reprise façon Canned Heat (' Long Time Gone '), la chanson de Curtis Mayfield, celle de JB Lenoir... On parlait de folklore tout à l'heure. En fait, il ne s'agit pas tant d'un folklore que d'un héritage. Une grande partie du public auquel on s'adresse connaît ces chansons. On ne se présente pas devant des ados de quatorze ans, on le sait bien. On s'adresse à des gens qui ont sensiblement la même culture et le même âge que nous. C'est important d'avoir des repères communs, on a la chance de partager ces codes, on peut se parler à mi-mots, OK, on a parlé de la même chose pendant quelques minutes, à présent je vais vous dire autre chose. C'est une bonne base sociale, mine de rien. Il m'est arrivé de jouer devant des enfants dans des écoles, dans des hôpitaux. Avec eux les codes sont à découvrir ou à créer, c'est une autre approche.

Des chanteurs comme Michael Robinson et Ron Smyth, qui s'illustrent sur Soul Conversation, tu les recrutes comment ?

Je les croise. Depuis l'album Memphis j'en ai invités un certain nombre à enregistrer. J'aime beaucoup les chanteurs, j'ai aimé des harmonicistes parce qu'ils étaient d'abord des chanteurs. Ensuite, je tourne généralement avec eux : sur scène je veux retrouver l'ambiance de l'album. En 2000, après la sortie de Memphis , on a rodé la formule par une tournée avec Mighty Mo Rodgers. Ensuite j'ai donné des concerts avec Terry Callier, je me suis produit avec Michelle Shocked au Sunset après l'album Fragile . J'ai pas mal tourné avec Demi Evans aussi, mais elle avait des choses à faire de son côté et, du mien, je devais me renouveler. Je n'ai pas voulu la remplacer, les gens sont irremplaçables.

Depuis un moment je rêvais d'une formule à plusieurs chanteurs. Michael, je l'avais rencontré il y a longtemps. Nos routes se sont croisées de nouveau au cours d'une émission de radio, on a convenu de se retrouver. Plusieurs voix, oui, plus que deux : il y a celles de Ron et de Michael, mais Manu chante aussi. La base du projet, c'était donc Manu, Ron, Michael et moi. On a entamé une série de concerts avec cette formule, et ça a marché du feu de Dieu. Ce n'était pas vendu au départ, et les deux chanteurs n'en menaient pas large. L'année dernière par exemple, on a ouvert pour Eddy Mitchell au Palais des Sports. Avant que le rideau se lève, Ron et Michael éprouvaient quand même une certaine inquiétude ! Se retrouver comme ça, sur cette immense scène, seulement soutenu par une guitare et un harmo... La fragilité, je la ressens chez beaucoup d'artistes, même chez les plus cyniques. La fragilité, j'y crois comme un élément essentiel de l'expression.

 

Portrait de Michael Robinson par JJ Milteau

C'est l'ingénieur du son Frank Seguin qui m'avait présenté Michael Robinson, il l'avait sonorisé aux côtés d'Angelique Kidjo. Michael, je lui avais déjà proposé de collaborer avec moi il y a quelques années de ça, mais il était très pris à l'époque, tant en France qu'aux Etats Unis. Quand nous nous sommes recroisés lors de cette émission de radio, je suis parvenu à le convaincre de me rejoindre sur Soul Conversation . Je sais qu'il a commencé à chanter très jeune auprès de son père pasteur. A 14 ans, il avait obtenu une bourse pour étudier au Conservatoire de musique de Chicago. À 18 ans, il chantait avec les Staple Singers , avec Maurice White... À Los Angeles, il travaillait régulièrement pour Quincy Jones. Depuis qu'il est installé à Paris, il a collaboré avec Rita Mitsouko , Etienne Daho, Lokua Kanza, et tant d'autres. Je trouve que Soul Conversation met vraiment sa voix céleste en valeur... Et je crois même que cet album lui a permis de renouer avec la soul de son enfance.

Dès les premières lignes du projet tu savais que Ron Smyth et Michael Robinson seraient les deux chanteurs de l'album ?

Ah oui, c'est essentiel pour moi. Quand on a monté le groupe, je leur ai soumis un certain nombre de reprises, puisqu'on n'avait pas d'originaux en commun. Le choix les a un peu surpris. D'ordinaire on leur demande de s'illustrer dans une veine plus soul, toujours les mêmes sauciflards avec beaucoup d'artillerie derrière, des cuivres, des choeurs, une grosse basse, une grosse batterie. Là je voulais faire country-soul.

Portrait de Ron Smyth par JJ Milteau

 

Ron Smyth m'a été présenté par Michael Robinson quand nous avons décidé d'avancer sur ce projet. Ron a appris la musique en accompagnant sa mère évangéliste, en perpétuelles pérégrinations à travers l'Amérique, d'où son (bon) côté prêcheur et charismatique. Quand il vivait à New York, il fréquentait Pharao Sanders, Stanley Turrentine, Freddie Hubbard, James Brown... Il a une voix plus roots que celle de Michael, plus down-home , et parfois plus reggae que blues. Il a d'ailleurs accompagné Peter Tosh sur plusieurs tournées. A Paris, je sais qu'il a bossé avec Bernard Allison ou Lucky Peterson. Ron et Michael sont vraiment des chanteurs et des gens exceptionnels... et élégants. Je ne suis pas peu fier de les avoir à mes côtés !

Tu serais comme un réalisateur qui distribue les rôles du générique ?

C'est un peu ça, mais je leur laisse beaucoup plus la bride sur le cou qu'un réalisateur. Je donne la trame aux chanteurs. Et puis j'ai Seb. Ce type connaît tellement bien cette musique... On est complémentaires. Humainement, ça se passe très bien. Très important, ça, l'élément humain. Dans le passé, j'ai travaillé avec des gens qui n'étaient à l'aise que dans le psychodrame, ce n'est pas du tout mon truc.

«  Country-soul  », c'est ainsi que tu définirais le style de l'album ?

Je suis incapable de définir une musique. Je sais que j'aime la musique du sud des Etats-Unis, le blues, le rock, la country, la soul sudiste, le zydeco... Elles ont ce même truc indéfinissable qui m'a séduit quand j'étais gamin.

Quand tu entres en studio, tu connais déjà la couleur de l'album qui va en sortir ?

A peu près, mais il faut laisser les choses rebondir. Ce qui en sort n'est jamais exactement conforme à ce que tu souhaitais de toute façon. Si ce n'est vraiment pas ce que tu sentais, il faut tout refaire. Mais la séance rebondit souvent dans des directions que tu n'avais pas anticipées et là, il faut laisser filer. Après tout, l'harmo est un instrument spontané.

Toi, tu ne chantes plus ? Tu n'aimes pas ta voix ? Tu t'en sortais pourtant très bien...

Je l'ai fait en Espagne récemment, parce que je n'avais pas de chanteur dans mes bagages, mais je ne me suis jamais considéré comme un chanteur. Et puis, ils sont tellement bons ceux avec qui je bosse ! Il faut faire ce qu'on sait faire et ce qu'on sent. Je me sentirais ridicule de chanter en anglais, et je n'ai jamais eu le goût de chanter quoi que ce soit en français. Et puis je ne suis pas un chanteur, voilà tout !

Manu Galvin chante lui-même très bien, paraît-il...

Manu est un musicien exceptionnel, un personnage intéressant, un compagnon très fidèle... Et, oui, un excellent chanteur, entre Henri Salvador et Nat King Cole. Je l'ai tanné pendant des années pour qu'il se lance. Il a quand même sorti un disque pour enfants il y a quelques années. Il est trop modeste.

Soul Conversation a été enregistré à Pigalle...

L'ingénieur du son m'avait parlé de ce studio, c'était le bon endroit pour enregistrer tous en rond. On a produit le disque avec Sebastian. Je travaille avec lui depuis 2000, depuis l'album Memphis .

Tu produis donc aussi...

Disons que j'ai une sorte de vision extérieure sur le travail. Un chanteur qui conçoit tout seul son répertoire n'a pas forcément ce recul. J'ai un peu la position du directeur artistique. Cette alchimie fonctionne pas mal, c'est quelque chose que j'aime bien faire, de ce goût que j'ai pour les belles voix et pour ces styles de musique. Et Seb supervise. Il joue le même rôle, mais à mon égard. Je vois le producteur comme un alter ego, quelqu'un vers qui tu te tournes quand, toi-même, tu commences à être largué. Ou même quand tu ne l'es pas d'ailleurs. Un producteur te prête sa vision, il te fait remarquer le détail auquel tu n'avais pas pensé. Il y a une dynamique différente quand tu enregistres. Sur scène, tu as une réponse immédiate : celle du public. Le public est un producteur en direct. En studio, c'est différent. Rares sont ceux qui peuvent se vanter d'être capable de se produire  : Charlie Chaplin, Stevie Wonder...

Le producteur est aussi l'argentier du projet ?

L'argent est apporté par une production indépendante, c'est une association qui joue ce rôle dans mon cas. Donc, l'argentier, non, mais il participe quand même au montage financier de l'album. Un album, c'est une entreprise. Les gens qui gravitent autour d'un disque savent bien le travail que ça demande. Pas seulement trouver de l'argent ni composer de la musique, d'ailleurs.

Sebastian Danchin intervient-il dans la composition ?

Il a écrit un texte pour un titre qu'on n'a pas finalisé. Il en a signés quelques uns sur les albums précédents. Sur Blue 3rd par exemple, il avait écrit le beau texte de ' The Lonely Knows '. Sur Memphis il avait écrit un texte pour Mighty Sam McClain. Et la musique aussi, si je me rappelle bien.

Les textes de chanson, tu en écris ?

Non. Sebastian le fait un peu, comme je te disais. Pour Soul Conversation , Michael et Ron se sont chargés des textes. Ils les chantent, autant qu'ils en prennent la responsabilité ! Je m'en suis tenu à la musique avec Manu. Je parle anglais à peu près correctement, mais de là à écrire des textes... Je préfère laisser le champ libre à ceux qui sont dans le coup.

Il n'y a pas de claviers sur Soul Conversation et, partant, pas de Benoît Sourisse...

Pas cette fois. La photo de la jaquette c'est le disque : une guitare, un harmo, deux voix. Quand tu rentres dans les claviers, ça prend tout de suite une autre tournure. L'harmonie devient plus riche, tu passes à autre chose. Pour Soul Conversation , je voulais faire brut de décoffrage.

Manu Galvin, Benoît Sourisse, Sebastian Danchin et toi... L'entité ' Jean-Jacques Milteau ' serait davantage la marque d'un groupe que le nom d'un harmoniciste ?

Ah, j'aime bien le concept de groupe. Chacun est à sa place et tient son rôle. Manu, on travaille ensemble depuis maintenant une vingtaine d'années, Benoît aussi mais il a une carrière de soliste à mener, il est musicien de jazz.

Le bassiste et le batteur... ils viennent d'où ?

Le bassiste c'est Gilles Michel, un type avec qui on a fait beaucoup de choses, beaucoup tourné. C'est un musicien sobre... Musicalement, j'entends ! Humainement, ça se passe aussi très bien, on a une très bonne connivence. Quant au batteur, le nôtre, Eric Lafont, était en tournée au moment de l'enregistrement. On a fait appel à Christophe Deschamps avec qui on a aussi beaucoup travaillé. Christophe, je l'ai connu tout petit, ça fait bien trente ans. On a joué ensemble avec Eddy Mitchell notamment.

Un lien d'amitié unit tous ces gens ?

Clairement. Un solide rapport humain en tout cas, et j'en ai besoin. Manu, on ne se fréquente pas beaucoup, on se voit surtout quand on joue mais c'est quelqu'un pour qui j'ai beaucoup de respect et beaucoup d'affection. Pour les autres membres du groupe aussi. Ce ne sont pas des amis de tous les jours, on ne passe notre vie ensemble, mais j'éprouve beaucoup d'affection pour eux.

C'est la première fois que tu sors chez Dixiefrog...

Oui, avant on était chez Universal Jazz. Le calendrier que nous proposait Universal ne nous convenait pas : ils voulaient sortir l'album en 2009. Ce projet, je planche dessus depuis 2006, je ne pouvais pas faire attendre indéfiniment les chanteurs. Chez Universal, on travaillait avec Daniel Richard. Un mec bien avec un immense B ! La relation que tu as avec une maison de disques, c'est d'abord celle que tu noues avec un homme. Sebastian était allé voir Daniel avec le projet Memphis . Daniel avait adhéré. Il a toujours adhéré à ce qu'on lui proposait, il m'a toujours aidé. C'est un type disponible qui sait écouter, qui aime la musique... Il me fallait trouver son équivalent, un interlocuteur aussi bien que lui. Philippe Langlois [Dixiefrog] , je l'avais croisé à plusieurs reprises, je savais que ça collerait.

Ils te laissent les coudées franches, chez Dixiefrog ?

Depuis le temps, je connais mon métier, je sais comment se produit un album, je connais les difficultés qu'ils ont à le vendre, je ne me raconte pas d'histoires, je ne suis pas un perdreau de l'année qui s'imagine qu'il va révolutionner l'industrie musicale ! Des gens comme Philippe exercent un métier très dur. Même pour Universal, qui est pourtant une grosse boîte, les temps sont durs. Le téléchargement ne les épargne pas. Et eux ne montent pas sur scène pour exorciser leurs angoisses. Les petites mains cachées de l'industrie du disque font un métier souvent plus dur que celui d'artiste.

Soul Conversation ... Le mot ' soul' fait référence à la soul-music ou comporte-t-il une tonalité plus mystique ?

À la musique essentiellement. Je ne ressens pas de mysticisme particulier. Voilà, j'aime la soul-music. Ou plutôt la musique qui a de la soul.

Christian Casoni

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