Fred Chapellier

L'irrésistible appel de la Télécaster

Roy Buchanan tournait en rond dans les rêves et la vie de Fred Chapellier depuis plus de trente ans. Aujourd’hui, en réalisant son hommage au maître américain, notre suzerain champenois de l’électricité a gravi une nouvelle marche vers son accomplissement artistique, dans la sérénité, avec l’envie de rebondir sur des projets multiformes.

 

Interview 

Blues Again : Après 32 ans de grossesse, tu as accouché il y a quelques mois de ce Tribute To Roy Buchanan. Quel regard de jeune papa portes-tu aujourd’hui sur ce bébé de 14 morceaux ?
Fred Chapellier : Comme aucune douleur n’a été ressentie au moment de la naissance, le souvenir est très fort ! Curieusement, c’est sans doute l’album le plus facile que j’ai jamais réalisé, alors qu’il fallait réunir une équipe de musiciens répartis sur deux continents. Je dis facile dans l’esprit, mais pas simple concrètement pour relier le Texas, Washington, Paris, le sud et le centre de la France ! Je crois dur comme l’acier à ce qui est écrit, qui doit forcément s’accomplir. Au bout de plusieurs mois, je suis super heureux du résultat obtenu et de ses répercussions positives. Mais puisque je trouve toujours une critique à formuler sur tel ou tel passage, j’évite d’écouter mes disques, celui-ci comme les autres. J’ai entendu les prises mille fois, j’ai de l’avance sur vous tous, alors je laisse la bête dormir au fond de moi après la mise en boîte…

Mais qu’est-ce qu’une «répercussion positive» d’album pour un musicien confirmé ?
Tout d’abord ce disque a la chance d’avoir reçu de bonnes critiques. Il commence à m’ouvrir les frontières. On rencontre en Europe du Nord et de l’Est de très nombreux fans de Roy Buchanan, mais aussi davantage de fondus de rock, de blues, de country qu’en France, tout le monde y maîtrise l’anglais… On m’a donc proposé des dates intéressantes en Allemagne, en Norvège, en Finlande. Depuis la sortie du CD, j’ai aussi beaucoup tourné dans l’Hexagone pour présenter les morceaux, malheureusement sans réunir tous les invités sur une même scène. Au Salaise Blues Festival le 4 avril dernier, j’ai pu toutefois m’entourer de Billy Price, l’ancien chanteur de Roy, du guitariste texan Neal Black, de Leadfoot Rivet et de Miguel M. Cela reste un des meilleurs moments de cette virée, chacun est intervenu sur les morceaux qu’il a enregistrés, l’ambiance était brûlante, les caméras en service, vraiment un super bout de plaisir !

Quel retour reçois-tu de la part du public concernant Roy Buchanan ?
Je suis sincèrement touché par le succès de l’entreprise. Le fondement de mon projet était de faire connaître ou redécouvrir Roy Buchanan. Hendrix ou Ray Vaughan n’ont plus besoin d’hommage, mais lui a écrit et joué tant de morceaux presque inconnus qui méritent notre attention ! Pas un spectacle n’a lieu sans que des gens viennent me dire qu’ils entendent ça pour la première fois, qu’ils ont envie de ressortir leurs 33 tours oubliés depuis vingt-cinq ans, ou qu’ils veulent simplement parler de Roy. J’ai appris également que mon CD a poussé sa maison de disques aux Etats-Unis à ressortir ses albums. La mise en vente fin mai de son fameux show « Austin City Limits » de 1976 est-elle une autre coïncidence ?... Je reçois aussi des messages de sympathie d’Américains qui m’envoient des photos personnelles prises avec lui, des billets de concerts déchirés de 1978, vraiment, je suis très fier de ce retour sur Roy et son œuvre.

La pochette de ce dernier album glorifie la Telecaster : est-ce ta guitare fétiche depuis toujours ?
Au départ, je suis un amoureux des Fender au sens large mais ma première guitare était une Hondo japonaise électrique que mes parents m’avaient offerte en 1980. J’ai joué ensuite sur Stratocaster, mais la Tele est forcément de mise quand on tourne autour de Buchanan, même s’il empoignait aussi d’autres modèles, y compris la Gibson Les Paul à la fin de sa carrière. J’adore la différence entre les sons des micros sur la Telecaster : le micro grave assez chaleureux avec du corps, et le micro aigu un peu aigrelet qui déchire tout de suite. Et puis le clic de changement qui annonce le tonnerre !

A ce propos, as-tu encore des objectifs personnels sur les plans techniques et guitaristiques ?
Pour jouer ce que j’aime, j’ai largement mon compte, je ne me sens jamais limité dans mes mouvements. Mais il y a une foule de trucs que je ne sais pas faire. Je serais par exemple incapable de jouer jazz ou manouche. Je ne cherche pas à être un technicien hors pair. Ce qui m’intéresse, c’est la composition, le cœur de la chanson, je veux surtout me sentir à l’aise avec mon instrument pour me concentrer sur la musique, sur l’expression. En ce qui concerne la gratte de mes rêves, je pense pouvoir atteindre bientôt le but : il s’agit d’une Telecaster Vintage 1973, une série ancienne avec un son incroyable, fantastique, que j’ai eu le plaisir de tester. Elle est là, tout près, à portée de main…

Quant à l’équipe que tu as réunie pour enregistrer ce Tribute To Roy, elle n’est sans doute pas le fruit du hasard…
Il n’y a pas de hasard… Le fil conducteur entre ces gens est au centre du projet : ils ont presque tous travaillé avec Roy Buchanan et en gardent des impressions prodigieuses. Tom Principato a joué avec lui, Neal Black a assuré les premières parties de ses concerts, Jean Roussel a produit un de ses albums, Billy Price fut son chanteur, en fait l’ensemble est imbriqué. J’ai aussi frappé aux portes sans réfléchir. Par exemple, j’ignorais si Billy Price était encore vivant… J’ai découvert sur Internet qu’il avait un site, il venait de sortir un album, je lui ai envoyé un mail, il m’a répondu 3 ou 4 heures plus tard que c’était une excellente idée de faire renaître Roy ! Tous partants à 300 % ! Après, l’agencement des emplois du temps, la finalisation de la signature chez Dixiefrog, quelques séances photos et la mise au point de la pochette ont pris un an complet, mais l’enregistrement et le mixage un mois seulement. L’enthousiasme était là, au milieu du groupe.

Est-ce dans ces moments précis qu’on approche l’esprit de ce que tu appelles souvent « ta famille du blues » ?
Oui, c’est effectivement sur de tels instants que je retrouve « ma deuxième famille ». Un gars comme Neal Black est devenu mon frère texan, autant que je suis son frère français. Cela va bien au-delà de la musique. Dès que l’un de nous a un problème, ou besoin de quelque chose, l’autre est toujours là. On se contacte quotidiennement, on a la chance de se voir surtout dans des circonstances agréables pour partager des moments de bonheur sur la scène ou en studio, oui, voilà une famille rassurante en somme.

Cette famille pourra-t-elle se retrouver bientôt dans tes « Blue House Studios » pour enregistrer en Champagne ?
En fait, il ne faut pas se méprendre, ce lieu n’existe pas encore physiquement. Je regroupe sous ce terme tout ce que j’enregistre personnellement, ici, là, ailleurs ou chez moi. Puisque j’ai le matériel adéquat, je fais régulièrement des prises, des mixages, des masterisations, des arrangements à la maison, et je les estampille le plus souvent possible « Blue House Studios ». J’aime travailler le son. J’ai appris ça pendant de longues années avec d’authentiques ingénieurs, des professionnels, finalement plus que bosser la guitare…

La production d’artistes te tente-t-elle ?
Oui, la mise en place est encore floue, mais je vois déjà un certain nombre d’artistes que je désirerais produire, des français et des américains. Neal Black a la même idée, je pense qu’on va travailler ensemble pour préparer les arrangements, les musiciens ont été contactés, prêts à baisser la tête pour foncer…

Tout ce travail sera-t-il effectué au creux des plaines de l’Est ?
Le lieu n’a  plus vraiment d’importance avec les techniques modernes. Il y a dix ou quinze ans, il fallait encore aller dans un studio bien équipé, chaque séance coûtant une fortune. Désormais, avec les ordinateurs, tu peux avoir 48 pistes à ta disposition chez toi, tout est tellement plus pratique, plus facile ! Autre cas de figure : pour composer l’album de Billy Price, avec deux autres musiciens américains, il m’a suffi d’envoyer les mp3 de Châlons à Pittsburgh, on peut retoucher un refrain, un solo, une mélodie, c’est presque irréel. Je peux donc être souvent dans l’Est, j’aime bien cette région, je suis content d’y revenir depuis que je bouge davantage en Europe ou plus loin. C’est devenu mon chez moi, une forme d’enracinement qui me va bien.

Toujours aucun clip vidéo disponible de Fred Chapellier ?
Je vais m’y engager. Je pense que cela devient nécessaire à l’heure d’Internet, avec l’empreinte de l’image. C’est un travail déconnecté de la musique puisqu’il faut se mettre en scène, je pense que cela me plaira. Je connais les équipes capables de bâtir un beau montage, reste à trouver le temps… Cela m’emmerdera moins que les séances photos… Une horreur pour moi, comme pour la plupart des types qui sont dans la musique. Mais je reconnais que la maquette concoctée par Dixiefrog est réussie. Je voulais que ce CD soit produit du mieux possible, ou pas du tout : je trouve que la pochette colle parfaitement à l’esprit du projet.

Où puises-tu actuellement ton inspiration pour composer ?
Il n’y a pas de règle. Les choses viennent naturellement. Je travaille sans méthode au sens strict. Actuellement, mes morceaux sortent surtout des lignes de basse. Parfois, quelques mots vont me servir de prétexte. Un autre jour, une mélodie apparaîtra d’un coup, comme pour le morceau ‘Blues For Roy’, juste retour du ‘Roy’s Blues’ qui a bouleversé ma vie il y a plus de trente ans. Attention, je crée et je joue du blues mais je ne fais pas partie des bluesmen. Eux, c’étaient Robert Johnson ou Muddy Waters. Moi, je suis un musicien qui interprète le blues, juste ça. Je veux le dire pour sortir des étiquettes qui pullulent en France, mais pas ailleurs. Pourquoi ton album est-il plus blues-rock que swamp-blues ? Quelle question !... En Allemagne, en Suède, en Norvège, aux Etats-Unis, les interrogations tournent autour de ma musique, pas d’une catégorie qui ne rime à rien. Qui est réductrice, dangereuse même au bout du compte car elle peut détourner des gens de ce que tu fais sans qu’ils sachent pourquoi : je croise sur tous les festivals des spectateurs heureux qui me demandent interloqués : « C’est donc ça, le blues ?! ». Je veux simplement exprimer ce que j’ai à l’intérieur. Mon blues est en fait une autre façon de parler. C’est peut-être pour cette raison que j’ai du mal avec les virtuoses. La musique cérébrale ou ultra technique ne m’intéresse pas. J’aime qu’une composition touche le plus novice des spectateurs. Quand quelqu’un ne connaissant rien à la musique, une famille et le grand-père qui dansent viennent me dire qu’ils ont eu des frissons sur un morceau, je suis aux anges. C’est pour de tels instants que je compose de la musique.

L’objectif ultime reste donc la scène, en France et partout ailleurs ?
L’aboutissement est de jouer, continuer à jouer, rejouer, tout le temps, devant le monde. Mes disques ne sont que des cartes de visites qui doivent inciter les gens à venir me voir sur une scène. Nous avons la chance en France, en Allemagne, d’avoir des publics très respectueux, proches de nous, qui dégustent les sets et se manifestent entre les chansons. Les Scandinaves sont plus énervés, ils crient, chantent, communient presque avec nous. Aux Etats-Unis, on vient à un concert plutôt pour danser, sans vraiment nous écouter : le groupe fait un peu partie des meubles, comme la télé qui retransmet en même temps le superbowl, les gens parlent fort entre eux et jouent au billard, c’est troublant au début pour un musicien européen… Mais on possède aussi chez nous un réseau de salles et de clubs de blues qui vivent grâce à l’acharnement de quelques passionnés. En revanche les festivals gratuits financés par les mairies tuent peut-être quelques-uns de ces lieux de musique. C’est le revers de la médaille. Ceci dit, on peut comprendre les actions des municipalités pour attirer le public dans leurs murs en été, la démarche est légitime.

Après trente ans de musique, dans quelles circonstances Fred Chapellier s’est-il dit : « j’ai réussi » ?
Ces jours-là ont été très rares dans ma vie. Allez, je vais dire lorsque la fille de Roy Buchanan m’a contacté personnellement pour me remercier de faire revivre son père à travers mon album.

Quand Fred Chapellier se dit-il : « je vais réussir » ?
Lorsque tous les éléments s’enchaînent rapidement, que des mini-signes du destin ouvrent les portes les unes après les autres, qu’on voit la lumière au bout du couloir. Comme pour la réalisation du Tribute To Roy.

Et quand se dit-il : « ça, je ne réussirai jamais » ?
Jamais justement ! Sinon, il faut arrêter immédiatement. Je tente tout. Cela ne m’empêche pas de traverser des phases de découragement, elles sont universelles. Mais mon carburant demeure l’optimisme, l’éternel optimisme !
Max Mercier.

Discographie:
Blues Evil (2003, Shpoll prod – Mosaïc Music)
L’œil Du Blues (2005)
Fred Chapellier and Friends: A Tribute To Roy Buchanan (2007, Dixiefrog)

 

Neal Black 
Trois ans de route avec Fred Chapellier

Premier contact en studio en 2005, au moment où Nina Van Horn met en boîte son album From Huntsville To Jordan. Je connaissais les morceaux de Fred, lui écoutait déjà les miens, on suivait de loin nos trajectoires respectives. Nous étions sur la même longueur d’onde. Quand on a saisi les guitares, le moment semblait léger et naturel. Pas un souffle de stress. Tout s’est fait comme si on était deux pièces complémentaires d’un même moteur. On a immédiatement compris que l’idée de concurrence ne s’installerait jamais, entre nos choix, entre nos chansons. Chacun de nous a sa façon de toucher les cordes et d’utiliser sa voix, mais notre volonté est convergente sur l’essence fondamentale : faire vivre la musique pour la partager.
La machine venait de se mettre sous pression ! A peine un mois plus tard, j’appelle Fred pour lui proposer de m’accompagner sur une tournée en Norvège. Il accepte sur le champ sans se poser de questions. Aucune répétition, aucun travail en commun, on s’est retrouvé au milieu des planches scandinaves avec le groupe qui a tout de suite embrassé nos deux styles. Des concerts magiques ! On a bâti rapidement les fondations de la maison, dans cette urgence de l’instant.
Enchaîner Outre-Rhin, la Belgique et la Hollande, cinq jours sur la route, des heures et des heures dans le camion, déballer, jouer, remballer, repartir, rejouer au-delà de la notion de fatigue, avec le public qui répond à notre appel, voilà des moments forts qui affermissent une amitié, voire une sorte de fraternité. Que la veille soit harassante ou non, on retrouve toujours le lendemain cette capacité à unir nos envies autour des micros.
On adore jouer ensemble, on se fait mutuellement confiance sur la scène et dans la vie. Nous sommes très complices. C’est rare de rencontrer un musicien qui ne pense pas à se mettre en avant. Je crois qu’on a atteint chacun une maturité qui nous permet d’éliminer l’esprit de compétition. Pas de démonstration au programme, le morceau, rien que le morceau. Se concentrer sur l’introduction, le milieu, le final. C’est notre manière de communiquer avec le public. Me retrouver aux côtés de Fred, m’oblige à travailler dur car au fond de moi, je me dis toujours que ce type est méchamment bon, pas question de décevoir…
Ça fait longtemps que nos entourages nous incitent à créer quelque chose, un album… Ou produire des artistes… Il faut dégager du temps pour une telle ambition. De mon côté, j’enregistre avec les Healers, je produis au Texas, je tourne sous mon nom, ça nous laisse de tout petits créneaux, mais on dit qu’on va le faire. D’ailleurs, on va le faire !
Son pire défaut ?... Humm… sa passion pour les flageolets. Beaucoup de gens aiment les flageolets, mais Fred leur voue une sorte de culte, alors tu comprends…
Si j’avais des moyens illimités, je l’emmènerais au Texas, chez moi, avec toute sa bande. On s’enfermerait pendant dix jours dans un studio pour donner naissance à un bel album. Puis on prendrait la route à travers The Lone Star State, je leur montrerais les recoins de San Antonio, les scènes les plus folles, les lieux qui me touchent, toutes ces choses qu’on garde en secret pour ses meilleurs amis.
Propos recueillis par Max Mercier.

Discographie sélective:
Neal Black and The Healers (1993, réédition Dixiefrog)
Gone Back To Texas (2000, Dixiefrog)
Dreams Are For Losers (2004, Dixiefrog)
Handful Of Rain (2007, Dixiefrog)