La gaufrette à dix schtroumpfs

Lire la deuxième interview de JJ Milteau, "Une haleine country soul"

Interview 

Blues Again  : Tu disais que c'était Dylan qui t'avait donné le goût de l'harmonica...

Jean-Jacques Milteau : Absolument. Et j'aime toujours sa façon de jouer. Hier on passait à L'Utopia avec Luc Bertin au piano et au chant, on a repris ' Nobody Sings The Blues Like Blind Willie McTell '. Tu es au bord des larmes quand tu entends cette chanson !

Tu as la réputation d'être un véritable musicien !

J'ai rencontré beaucoup de très bons musiciens et aussi de très bons harmonicistes, je sais exactement où j'en suis, je ne m'en raconte pas. En dehors de ça, j'aime être économe. Par goût et par souffle aussi ! Au départ, il y a un côté très démonstratif dans l'harmo. Je n'ai plus besoin de ça et je n'en ai pas envie de toute façon. C'est encore une question d'âge, quand tu es plus jeune tu veux des trucs qui fusent... Ce qui m'intéresse dans l'harmonica, c'est le lien social qu'il tisse. Chez moi déjà, il a su déclencher une passion dévorante quand je l'ai entendu joué par Sonny Boy [Rice Miller] et Sonny Terry. C'est pas mal déjà. Ce matin j'écrivais un petit texte sur le festival d'harmonica de Saint-Aignan-sur-Cher. Ce festival attire des spécialistes du monde entier. L'harmonica favorise les rencontres humaines, il débouche sur des actions dans les hôpitaux, au chevet des enfants et des vieux. Je trouve miraculeux que tout ça sorte d'un bout de ferraille aussi petit.

As-tu quelque chose à revendiquer par rapport à l'harmonica ? Le promouvoir comme un instrument à part entière, par exemple ?

Surtout pas ! Au contraire ! Je pense que sa chance, c'est justement de ne pas être un instrument académique, d'être là où on ne l'attend pas. Le premier atout de l'harmonica c'est la surprise. Après, le rôle de l'harmoniciste consiste à rendre l'instrument encore agréable à écouter quand il ne surprend plus. J'ai assuré les premières parties de Michel Jonasz il y a une quinzaine d'années. Le Zénith. Quarante mètres d'ouverture devant toi. Salle pleine. Ces mecs sont venus voir Jonasz. Ils ont payé cher. Je me pointe. Je vais les emmerder pendant une demi-heure avec un harmonica ! Je ne sais plus qui parlait de ce temps de latence dont tu bénéficies quand tu es connu. Le public te laisse le temps de t'installer. Quand tu n'es pas connu, tu n'as droit à aucun sursis, tu dois surprendre tout de suite. J'attaquais par une imitation de train ! Les gens ne connaissaient pas encore ça à l'époque. Le train, c'est un exercice de pseudo-virtuosité, haletant, plein de sonorités que j'adorais, c'est le B-A-BA de l'harmo. Je surprenais suffisamment le public pour qu'il se dise : Bon, le train. Qu'est-ce qu'il va nous faire maintenant ?

L'harmonica est surprenant par ce qu'il arrive à générer malgré sa taille et sa simplicité. Mais lorsque l'effet de surprise ne joue plus, le métier d'harmoniciste devient très compliqué. Il faut alors utiliser l'instrument comme un élément de construction pour exprimer des sentiments. La vraie difficulté de l'harmo, c'est là qu'elle réside. Toi tu as un stylo, moi j'ai un harmo.

Là où on ne l'attend pas ... En fait, on ne l'attend jamais, l'harmo. C'est d'ailleurs terrible quand il débarque là où on l'attend. Tu écoutes un musicien : Non, il va quand même pas nous faire ça... Ben, si !

L'harmonica intéresse d'autres scènes que celle du blues, la scène des musiques 'trad' par exemple ?

Ouais, le trad' et beaucoup d'autres genres. Je pense à un mec nommé Damien, harmoniciste du groupe Qwak . Ils font une sorte de rock alternatif. Damien joue extrêmement bien. Il a une posture, une gestuelle, une dynamique très en phase avec la musique du groupe. Ce qu'il fait pour aller chercher le public doit ressembler à ce que faisait Peg Leg Sam à son époque. En phase, quoi. La musique doit être en phase avec l'actualité, avec un public. Mais la question ne porte même pas sur un style ou un autre. J'ai vu un mec faire du tango à l'harmo, un Américain assez élégant. C'était à mon sens moins intéressant qu'Hugo Diaz, le roi du tango argentin à l'harmonica. Mais, bon, c'était pas mal. Il avait une démarche. Il développait tout un contexte assez drôle autour de l'harmonica. Maintenant, l'instrument ne doit pas être au centre. Pour le public, c'est juste l'identifiant, l'identifiant ne doit pas constituer la totalité du contenu. C'est ce à quoi il sert qui est intéressant. L'harmonica c'est mon problème. Qu'est-ce que j'en fais avec ce que je sais faire ?

Tu es l'auteur d'une méthode pour apprendre l'harmonica...

Oh, plusieurs. La première, je n'y étais pas pour grand chose. Un éditeur m'avait proposé la gâche à la fin des années 70. Une méthode ? Mais ça marchera jamais ! On en a bien vendues 250 000 exemplaires depuis. Uniquement en français, je ne compte pas les traductions. Mais il y a tellement de méthodes aujourd'hui... Fin 70, elles étaient encore rares.

Tu avais donc assez d'envergure pour te lancer dans ce genre de travail pédagogique ?

En 1978 ? Je pouvais au moins expliquer les bases... J'avais peut-être déjà commencé à donner des cours. On avait dû me poser suffisamment de questions intéressantes pour que je puisse structurer quelque chose. Comme je ne lis pas la musique, j'avais imaginé une tablature qui imitait celle de l'accordéon diatonique. Une ligne, le numéro du bouton : 'poussez' c'est au-dessus de la ligne, 'tirez' c'est en dessous. Avec l'harmonica, j'ai reproduit ça empiriquement : quand j'aspire, ça fait 'schlurp' , donc c'est au-dessus de la ligne que ça se passe, quand je souffle, ça fait 'Pfûû' , là c'est en dessous ! Je donnais peu d'indications rythmiques mais beaucoup d'indications d'accents. La tablature était uniquement conçue pour ceux qui ne comprennent pas ce qu'ils entendent. Bien sûr, elle ne sera jamais l'équivalent d'une notation solfège.

Y a-t-il une histoire de l'harmonica dans la chanson française, depuis les chansons de cow-boys d'Yves Montand ?

J'ai joué avec Montand mais je ne vois pas une grande tradition de l'harmonica dans la chanson française. René Gary en a joué pour Edith Piaf, il me semble... Il y a eu quelques musiques de films, celle de ' Touchez pas au Grisbi '... L'accordéon occupait une place tellement importante dans la chanson française, les deux instruments sont trop voisins.

Tu as une marque de prédilection ?

Je joue presqu'exclusivement sur Hohner. J'ai commencé à utiliser ces modèles qu'ils appellent 'MS' ( Modular System ). On les produisait à la chaîne dans les années 80. Ce n'est pas forcément ce qu'on fait de mieux mais je m'y suis habitué, et on peut facilement démonter les plaques, les capots, les échanger... Mais je bricole assez mal les harmonicas. Je connais des bricoleurs exceptionnels dans ce domaine. Ils parviennent à réduire le volume d'air, à gagner en facilité de jeu, en son. Moi, je ne fais pas beaucoup de travail de lames, juste un peu de réaccordage de temps à autre. L'harmo que j'avais tout à l'heure, c'est un customizer brésilien qui me l'a donné. Tu souffles à peine, tu as déjà un son monstrueux. C'est un modèle de série qu'il a retravaillé.

Le customizer touche même aux trous ?

Il en arrondit les angles, il vernit ... Il a dû tremper le corps dans la cire pour le rendre bien étanche, et rectifier les plaques. L'harmonica, ce n'est pas compliqué, c'est la quantité d'air nécessaire pour obtenir le meilleur son qui fait la différence. Plus il est étanche, plus vite il répond, mieux c'est pour toi. Ta lame vibre dans ce qu'on appelle une lumière, une encoche qui en épouse la forme. La lame loge dedans. Plus la lame correspond à cette lumière, moins il y a de jeu, mieux c'est. En même temps, il faut quand même laisser une infime ouverture pour que l'air fasse appel. Le calcul de cette ouverture doit être pensé en fonction de ta façon de jouer. Si tu joues plutôt jazz, tu attaques plus legato, plus par en dessous, tu lies davantage les notes. Si tu joues plus blues, tu risques d'avoir une attaque plus marquée. Ce ne sont évidemment pas les mêmes réglages.

Es-tu sollicité par Hohner pour représenter la marque ?

Ça m'est arrivé, oui. Dans ces circonstances, en général, tu donnes un concert. Mais, tu sais, pour Hohner, si l'harmonica est l'image de la société, il ne représente pas plus de 10 à 12 % de son chiffre d'affaires. Encore que, cette année, ils auraient augmenté leurs ventes de 25 à 26 %. C'est considérable, aucun autre instrument n'enregistre des performances commerciales pareilles. Ça veut dire que nous, les harmonicistes, nous avons bien travaillé : les gens ont envie de jouer de l'harmonica quand ils en entendent. En général, on est sollicité pour les revendeurs quand ils organisent un salon de la musique, ou une réunion de ce genre, plus qu'en direction du grand public. Mais c'est toujours sympa, les revendeurs sont souvent musiciens eux-mêmes.

Donc, l'harmonica, tu n'en fais pas une religion...

Aujourd'hui, l'aspect social de l'harmo m'intéresse beaucoup plus que l'aspect purement musical. Mais quand tu entends Sonny Boy [Rice Miller] jouer un titre comme ' Trust My Babe ' (c'est l'équivalent de ' Ne Me Quitte Pas '), ce dégueulando d'harmo en première position, en SOL , avec ce vibrato... Il y a là-dedans une expressivité exceptionnelle. Un mec qui se serait offert un violoncelle à trente briques, qui aurait travaillé dessus pendant trente ans, n'arriverait peut-être pas sortir autant d'émotion que Sonny Boy avec son harmo à trois dollars !

Christian Casoni, septembre 2008

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