Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la guitare de Skip James sonnait comme un requiem ? Quelles modifications de cotes avait provoquées le passage, chez Chess, d'une petite frappe surnommée Chuck ? Ce bouquin a été réédité 200 fois depuis 1971, et il le mérite ! Peter Guralnick, célèbre chroniqueur musical versé dans le rock'n'roll, le blues et la soul, raconte quelques rencontres avec ceux du blues, logés chez Chess, et ceux du rock, logés chez Sun. Il n'oublie pas les tauliers eux-mêmes, Sam Philips, Marshall et Phil Chess (Leonard venait de s'offrir une longue thalasso au Pissenlits Club). Outre ces producteurs et deux chapitres thématiques, la découverte du rock'n'roll par cézigue et 'Le blues dans l'histoire', Guralnick brosse sept coins de portraits : Muddy Waters, Johnny Shines, Skip James, Robert Pete Williams, Howlin' Wolf, Jerry Lee Lewis et Charlie Rich. L'auteur s'intéresse avant tout à la personnalité de ses interlocuteurs et se garde bien de jouer les moralistes. Cette pudeur donne son prix à chacun des scalps ici brandis. Tous sont émouvants. Charlie Rich, mais même un type comme Howlin' Wolf. Il aurait pu paraître antipathique ou pitoyable, il a juste l'air de quelqu'un qui a déjà mangé son pain blanc, qui n'a jamais réduit l'écart avec Muddy Waters, et qui s'est retiré dans ses terres. D'ailleurs tous les héros du petit monde de Guralnick en sont là, même ceux qui s'imaginent avoir encore un avenir à jouer (or, à part Muddy Waters qu'un bonus de gloire attend à la fin des années 70…). Épilogue de cette galerie d'hommes plutôt désenchantés : le portrait en coin de Guralnick en personne ('Note d'un fan'), lui-même passablement désappointé. Ce ne sont pas les Confessions d'un enfant du siècle, mais ça y ressemble un peu parfois.
Christian Casoni