Premier souvenir, premier émoi blues…
J’avais 9 ans ! Je venais de recevoir un petit transistor pour me tenir compagnie dans l'institution hospitalière où je recevais mes soins. Le soir, avec mes écouteurs, je surfais sur les ondes et par hasard je suis tombé sur un programme qui diffusait des chansons des Rolling Stones et des Beatles. Je ressentais une énergie qui me faisait du bien et qui venait de très loin. La musique était présente au quotidien chez mes parents. Mes 5 frères et mes 3 sœurs étaient des adeptes inconditionnels du Creedence Clearwater Revival de Ike and Tina Turner, de JB Lenoir, Magic Sam, Johnny Guitar Watson, BB King, Jimi Hendrix et bien d'autres encore. Et puis un jour, chez les parents d'un copain, tournait sur la platine un disque de Robert Johnson. Le père de cet ami était un grand collectionneur de blues, un véritable passionné qui m'a offert plus tard un vinyle de Son House Death Letter. Nous assistions à des écoutes quasi religieuses. A ce moment je crois que d'instinct j’ai fait le pont avec les groupes que j'écoutais à la radio. Cela me procurait un bien fou et me touchait au point que j'avais l'impression d'appartenir un peu à cette histoire, même si je n’en comprenais pas le sens. Toute cette énergie me portait vers le haut comme pour me voir me lever ou taper du pied. C’était une thérapie à mes douleurs du moment.
Enfoui au plus profond …
C'est assez bizarre ! Comme si c’était inscrit en moi dans ma nature profonde. A vrai dire je ne crois pas avoir eu à choisir consciemment. Cette passion pour la musique ne m'a pas lâché. Elle s'est même renforcée pendant mon adolescence perturbée, mes prises de conscience face à mes différences se sont renforcées et pour y faire face lorsque je quittais les établissements de soins je partais en virée avec des potes, de bars en bars, de boîtes de nuits en endroits plus ou moins glauques à me perdre dans les limbes alambiquées des paradis artificiels en compagnie de Jack, Pernod, et les autres... Alors excédé à me voir débarquer à la maison dans cet état un de mes frères m'offrit un jour une guitare qu'il venait d'acquérir aux Puces. Aujourd'hui je dois beaucoup à cet instrument.
Premières influences…
Les bals de campagne, les groupes que l'on monte pour créer un son en s'inspirant du british blues, John Mayall, les Yardbirds, les Beatles au son limpide clair et précis, les Rolling Stones plus agressifs. Et puis est arrivé l'album Electric Ladyland de Jimi Hendrix et l’expression libre et déchirée de sa guitare. J'ai longtemps cru qu'on ne pouvait pas jouer comme ça, que ce mec arrivait d'une autre étoile. Et puis les rencontres avec Bill Thomas ou Luther Allison à Paris et les chemins du Texas blues ou du Chicago Blues avec Jimmy Johnson ou Paul Orta.
Devenir musicien professionnel…
Je ne me suis jamais posé cette question en ces termes. J'ai suivi des personnes qui m'ont mis sur des voies en me donnant des clefs pour me permettre d'évoluer en limitant les contraintes. J'ai souvent eu des moments de doute, à savoir si c'était un art, un métier ou une thérapie, à exhiber ses douleurs ou en partageant ses espoirs. Aujourd'hui je sais seulement que tout est étroitement lié et je ressens l'appel des sens et des sons comme un besoin vital, un médicament sans lequel je ne pourrais pas avancer.
Ta musique…
Elle est une sorte de lien mystique qui relie l'homme aux esprits, un langage universel qui parlerait aux âmes en apaisant les blessures et en stimulant les corps. C’est la conscience d'une société, témoin vivant en perpétuel mouvement qui garde en mémoire les souvenirs profonds de nos migrations. Des expériences primitives pour retranscrire en forme de voyage virtuel et de manière indélébile aux rites et coutumes qui nous définissent comme tribus ou civilisations.
Pourquoi cet attachement…
Je ne saurais dire pourquoi ni comment, je sens juste que tout cela fait partie de moi, que j'appartiens à ces sons, à cette culture qui semblent venir de la nuit des temps.
Opposition entre ces deux genres musicaux…
Il ne peut pas y avoir d'opposition de style, les racines profondes du blues viennent d'Afrique, la musique du Maghreb contrairement à ce que l'on peut imaginer vient aussi d'Afrique et pour les kabyles, certains l'attribuent aux Celtes et aux Vandales qui se seraient installés sur cette côte bien avant l'arrivée des Arabes. Les grandes migrations datant du roi Salomon, les diasporas ont transporté des sonorités qui se sont fondues avec celles de l'Afrique subsaharienne pour se retrouver avec les marchands d'esclaves, sur le nouveau continent, confrontées à de nouveaux paysages et à des nouvelles cultures. Ces genres musicaux n'ont pas eu à résister puisqu'ils se côtoyaient déjà sur leur continent d'origine. La gamme pentatonique, les rythmes ternaires tel que 12/8 ou 6/8 que l'ont retrouve dans les Aurès ou dans la musique gnawa n'ont pas eu de mal à se faire une place entre les notes de John Lee Hooker, la musique du Bayou et même aujourd'hui Otis Taylor.
Difficile de s’imposer…
C'est toujours difficile de vouloir vivre en dehors ou en marge des classifications que certains veulent établir. On à besoin de donner des définitions que l'on peut contrôler, quantifier et on se rassure toujours de ce que l'on connaît en nommant les choses. On oublie trop souvent que la musique ne peut pas être enfermée comme une nationalité sur un passeport, qu'elle traverse les frontières sans demander d'autorisation pour venir se mélanger dans nos assiettes et sans prévenir. Elle peut passer du salé au sucré sans convention et elle est la seule liberté de l'âme. Quand je pense à Muddy Waters, Blind Willie Johnson, à Little Walter, Howlin Wolf, je me dis que j'ai peut-être un peu de chance d'arriver à l'époque du multimédia à avoir une approche différente et moins coincée sur des définitions qui demandent à évoluer tout comme notre identité nationale...!
La scène algérienne au niveau du blues…
L'Algérie est un pays de mélange qui se cherche encore en s'ouvrant aux expériences musicales de tous les genres. Le blues y est très présent puisqu'il se retrouve en permanence abordé dans les thèmes chaabi, maalouf ou le haouzi et de la même façon de nombreuses chorales de Gospel voient le jour. Une scène alternative comme le raï à ses débuts, composée de nombreux groupes de rock et de métal dans l'Est de Tizi Ouzou à Annaba est en plein essor et de nombreux concerts s'organisent un peu partout dans le pays.
Artistes préférés (anciens ou modernes)…
Waoo vraiment ...? Ils sont trop nombreux pour les citer. J'écoute actuellement Amir Jalal un bluesman d'Oran installé à New York qui a réussi une fusion parfaite entre ces deux villes.
J'ai découvert un guitariste exceptionnel David Grissom figure emblématique d'Austin au Texas et membre fondateur de Storyville qui à su avec une magie rare mélanger l'ancien et le nouveau. Il montre que le blues ne s'est pas limité aux rives du Delta mais qu'il a bel est bien pris ses aises en s'appropriant les mélodies celtes du vieux continent. Du coté australien John Butler Trio et pour l'hexagone Bill Deraime reste toujours un guide lumineux. A l'écoute rapide il y a le dernier Eddy Mitchell qui semble être un véritable petit bijou.
Plus émouvante rencontre à travers le blues…
Plusieurs rencontres ont changé ma vie. Lorsque Luther Allison a accepté mon invitation sur mon premier album, je sortais d'une lourde intervention chirurgicale pulmonaire et le moment était intense. J'avais du mal à respirer et il m'a chuchoté : « this day will be your day » et il s'est mis à balancé ses riffs sur le titre comme pour chasser le mauvais sort. Patrick Verbeke était là et nous étions figés par la magie du maître.
Quand j’ai « ouvert » pour le master des masters, BB King. J'ai bien cru que cela serait mon dernier concert, la rencontre avec l'homme fut courte mais intense, les regards parlaient plus que les mots. Et puis il faut croire que la magie a fonctionné puisque peu de temps après j'étais invité à un concert à la salle Ibn Khaldoun d'Alger et j’y ai rencontré celle qui m'accompagne désormais et me soutient dans la vie depuis !
Tes projets…
J'enregistre actuellement le 4ème album avec des musiciens d'exception. Il y aura des textes personnels mais aussi des thèmes sur l'actualité, sur les mouvements de politique, de psychose et de propagande que nous subissons ici et là et qui finirons bien par mettre la planète à l'envers si nous ne nous ressaisissons pas rapidement. Je ne sais pas si cela sera de la musique engagée ou un engagement vers une autre réflexion, une prise de position sur les vastes routes du country blues pour y raconter juste l'histoire d'un immigré qui cherche une place ici bas.
Parallèlement je travaille à la sortie de l'album d'Iness que je viens de terminer de réaliser pour le label Maboulemuzic. Iness est une jeune chanteuse algérienne qui a eu l'audace et le courage d'afficher ses goûts et choix musicaux pendant les années sombres qu'a vécu l'Algérie. Elle nous propose une musique pleine de vie et d'espoir ou se mêlent les langues arabe, anglaise, française et kabyle, aux styles country, folk, pop ou bluesy sur fond de rythmiques d’Afrique du Nord.
Je suis aussi parrain d'une association « les Enjoliveurs » gérée par Dao Sourivong. Son but est la réalisation d'un portail d'artistes en situation de handicap et trouver des moyens pour la valorisation de leurs engagements à travers leurs parcours professionnels et personnels.
Pour conclure :
Le blues a aussi besoin de vous. Il nous rappelle les temps anciens où nous nous adressions ensemble aux esprits en chantant et en dansant.
Alain Hermanstadt
www.myspace.com/kalbertkook / www.myspace.com/maboulemuzic
www.karimalbertkook.com / www.enjoliveurs.com
www.myspace.com/ciness tél : 06 85 89 54 66 (maboulemuzic)
