Blues Again : Comment est née l’idée de cette nuit Dixiefrog au Bataclan ?
Philippe Langlois : De Jean-Hervé Michel, qui dirige Nueva Onda et qui fait tourner la plupart des artistes du label. Nous avions de nouveaux albums (entre octobre 2009 et février 2010) pour Pura Fe’, Mighty Mo Rodgers, Eric Bibb, Bill Deraime (une nouvelle recrue) et Nico Wayne Toussaint. Je publiais également les albums d’artistes Dixiefrog qui bossent avec d’autres tourneurs, mais qui sont très importants pour le label (Jean-Jacques Milteau et Bjørn Berge). Jean-Hervé a jugé plus simple de programmer tout ce petit monde sur une seule soirée, et tout s’est enclenché comme ça. J’ai pris la balle au bond. Pour aider à la promotion de la soirée, j’ai décidé de publier un album symbolique qui regrouperait tous les artistes conviés sur la scène du Bataclan, le 12 novembre.
A-t-il été facile de concilier les plannings des quatorze artistes différents ?
Miraculeusement, ça n’a pas posé de problème. Tout s’est décidé et organisé très vite. Sans doute l’ange de la musique veillait-il sur nous…
Le concert se produira-t-il dans d’autres villes ?
Je ne sais pas, mais l’idée semble séduire certains organisateurs, en France comme à l’étranger.
Le CD promotionnel de la soirée est dédié à la mémoire de Gashouse Dave, qui est mort le 8 mai dernier. Quelques mots sur Dave…
Sur Dixiefrog, Dave était l’un de mes artistes préfèrés. Je pense que sa musique était unique et très moderne. Sa façon de mixer le blues, la techno, de ‘rapper’ un peu ses textes, me touchait beaucoup. Dès qu’il ouvrait la bouche on se serait cru dans un film, on sentait tout de suite une atmosphère très particulière qui, pour moi, va bien avec sa ville : Los Angeles. Ce type était également un auteur remarquable et un poète. J’ai toujours regretté que ses albums ne se vendent pas mieux. Je l’avais eu en ligne pendant sa maladie, j’avais bien compris que ce serait difficile. Je sais par sa compagne qu’il a eu une belle mort. Il s’est éteint sans souffrir, dans les bras de celle qui l’aimait. Paisiblement. Ça m’a fait plaisir d’évoquer son œuvre sur ce sampler, qui est un peu symbolique puisque je n’ai jamais fêté aucun anniversaire du label. Ni ses dix ans, ni ses vingt ans. Et que c’est la première fois qu’un événement de ce type a lieu. C’est Guy l’Américain qui avait déniché Dave. D’ailleurs, je profite de l’occasion pour saluer Guy qui est…en Amérique !
Le label est toujours très actif. Jean-Jacques Milteau va sortir un nouveau CD, Bill Deraime va intégrer le catalogue en février, peut-on attendre d’autres bonnes nouvelles de ce genre ?
Je l’espère. Dixiefrog n’est pas une entreprise basée sur le profit. C’est une petite boutique artisanale. Nous avons un savoir-faire et nous le mettons au service des artistes qui peuvent avoir besoin d’une structure de ce type. On est vraiment dans un esprit de partenariat. Je ne suis pas producteur des enregistrements. Ni éditeur des titres. Je ne signe jamais aucune option. Tout est fondé sur la qualité des relations, la confiance et le long terme. Donc, pour répondre plus directement, la porte est ouverte à tous dans la mesure où il est possible de trouver un montage économique cohérent avec le marché. Tout est devenu si difficile maintenant. Les ventes ont tellement fléchi. Malgré tout leur talent, pour beaucoup d’artistes aujourd’hui, il n’est plus possible de lancer les albums sur le marché.

A ce sujet, comment se porte Dixiefrog ?
Pas mal de cicatrices, mais toujours en vie. J’ai du remonter une très lourde perte après le dépôt de bilan de Night & Day en 2006 (le quart du chiffre d’affaire de l’année). Et quand j’ai eu fini de rembourser mes dettes, fin 2008, après avoir travaillé comme un enragé, voilà la crise économique ! L’effondrement du marché s’est accéléré, mais je suis toujours là et je ne dois d’argent à personne. Avec un peu de recul, ça me paraît miraculeux et j’en suis surpris moi-même. Est-ce que ça peut durer ? Je n’ai pas la réponse. Certainement. Quelques structures devrait survivre et j’espère en faire partie…
Les enregistrements ‘Live à FIP’, Popa Chubby et, plus récemment, Eric Bibb, ont produit des albums de grande qualité. Ce genre d’expérience se renouvellera-t-il ?
Je l’espère, mais pour que ça reste à ce niveau de qualité, il faut en faire un tous les cinq ans, pas davantage. Il faut des artistes surdimensionnés et préparer ces lives avec un très grand soin. Fip et radio France jouent le jeu à 100 % et, de mon côté, je ne les sollicite (en accord avec Nueva Onda, principal tourneur Dixiefrog, et Sophie Louvet, attachée de presse du label) que sur des projets susceptibles de donner un bon résultat. C’est encore plus difficile d’enregistrer un grand live qu’un excellent album studio. On travaille sans filet.

Les CD Dixiefrog ont-ils une bonne distribution à l’étranger ?
Oui et non. J’ai les mêmes distributeurs depuis très longtemps mais le marché a tellement fléchi à l’export, depuis 2004… Je crains que beaucoup ne soient obligés de s’arrêter dans les années à venir. Mon distributeur en Suède vient de déposer le bilan et le marché, là-bas, a quasiment disparu. On ne couvre l’Espagne qu’avec avec cinquante albums d’une nouveauté blues. Je me focalise essentiellement sur le Bénélux, l’Allemagne, la Suisse, l’Angleterre, et j’essaie de développer des collaborations avec des attachés de presse sur ces territoires.
Toujours sur la brèche. Quels sont les projets de Dixiefrog pour 2010 ?
En voici quelques uns : un nouvel album d’Eric Bibb en février (magnifique, totalement acoustique et très dépouillé), un album qui proposera le meilleur des dix dernières années de studio de Bill Deraime, avec quatre titres inédits en bonus, un livret assez complet et un peu de vidéo, un album des Carolina Chocolate Drops, un album de Beverly Jo Scott qui reprend Janis Joplin. Un album qui s’intitulera Black & White et proposera le meilleur des enregistrements de Mr Art Rosenbaum. Il a sillonné les Etats-Unis pendant plus d’un demi-siècle pour enregistrer des artistes amateurs noirs et blancs, comme Alan Lomax. Ce sera un très beau projet qui montrera à quel point toutes ces petites gens pratiquaient des musiques très proches, et s’influençaient les uns les autres sans problèmes relationnels majeurs.
A l’heure actuelle, quel est ton souhait le plus cher ?
Deux souhaits. D’abord que le label survive à la disparition de notre profession, telle que nous avions l’habitude de la connaître et de l’exercer, et que je puisse travailler encore de longues années. Ensuite, que tout ce que j’ai planté dans mon jardin ces derniers mois me donne du plaisir en mars prochain.
Gilles Blampain


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