Bob Dylan
L’esprit souffle où il veut
(Évangile selon Saint Jean)



Dylan n’est pas un bluesman. Il n’est pas un folkeux non plus, ni un rocker. Dylan incarne un genre qui s’appelle Bob Dylan et qui ne compte qu’un seul représentant : Bob Dylan.

 

 

Mesurant l’envergure de son œuvre, il serait malhonnête de focaliser sur une poignée de blues, éparpillés dans une discographie de quelque 45 albums, et de chercher absolument à débusquer un bluesman au hasard de quelques chansons, ‘Down The Highway’, ‘Black Crow Blues’, ‘Leopard-Skin’, ‘Watching The River Flow’, ‘Slow Train’, ‘Dirty Road Blues’, ‘Cry A While Ou de camper sur deux, trois albums pouvant, à la rigueur, arranger notre affaire : ce premier album de 61, les quelques blues jetés dans The Basement Tapes ou dans les deux albums de reprises gravés sur le tard, Good As I’ve Been To You et World Gone Wrong.

Revival

Bob Dylan a démarré sa carrière par la Nouvelle gauche, comme nombre de chanteurs folk à l’époque. L’histoire du revival, tout le monde connaît. Bon, remettons quand même brièvement les couverts. Alors voilà. C’est un courant souterrain depuis la grande crise et les expéditions méridionales de la famille Lomax. Il se fait jour à la fin des années 50. Alternatif, d’abord syndicalo-culturel, ce courant charrie maintenant des revendications confuses d’authenticité. La jeunesse des campus s’insurge contre la société artificielle que lui lèguent ses parents, elle brûle de comparaître devant un bon Dieu noir et battre sa coulpe pour l’esclavage, la ségrégation, Hiroshima et l’impérialisme américain. Big Bill Broonzy et Leadbelly ont déjà trouvé une échappée vers l’Europe et ses cercles de jazz. En Angleterre le skiffle bat son plein.
Dans ces brisées, l’engagement progressiste des beatniks se manifeste curieusement par un repli sur la tradition, une étoile jaune faite de rengaines de blues, de country et de jazz. Pas le jazz politisé couru par l’intelligentsia noire et les intellectuels français. Pas le blues réaliste qu’on grave à Chicago à ce moment-là. Pas non plus cette soul naissante et vindicative. Plutôt de vieux ragtimes comme en faisaient Blind Blake, Mississippi John Hurt, Jesse Fuller. Un repêchage commode pour une petite fronde entre amis et la bonne conscience d’être devenu, le temps d’une mode, les neveux de l’oncle Tom.
N’empêche. Guerre du Vietnam, droits civiques, le folk s’engage et marche sur Washington avec le Dr King.

Too high to fall

En premier lieu, qu’est-ce qu’une chanson de Bob Dylan ? On peut parler du riff de ‘Satisfaction’, du thème de ‘Purple Haze’ et du hurlement paroxystique qui conclut ‘Won’t Get Fooled Again’. Ces marquages sont souvent impossibles à effectuer chez Dylan. Aviez-vous spontanément apprécié la rigueur et la fluidité des turn-around qui font glisser le chant de ‘Tom Thumb’s Blues’ ? La beauté du contre-chant de basses qui épouse sa voix sur ‘It’s All Over Now’ ? Aviez-vous immédiatement repéré les deux pianos qui s’enlacent dans ‘It Takes A Lot To Laugh’ ? Et que penser de l’inextricable bouillie sonore qui bourdonne dans ‘I Want You’, qui rend la chanson poignante de candeur en mettant, par contraste, la mélodie en valeur ? Un déjeuner de soleil.
La muse de Bob Dylan est un drôle de rébus. Comment a-t-il pu réussir son coup, affligé d’une telle voix ? Comment a-t-il pu placer autant de chansons pop au hit-parade, écrites avec un mépris aussi franc des règles ? ‘A Hard Rain’s A-Gonna Fall’, c’est 6’47 d’accords de guitare sèche sans aucun break, ‘Mr Tambourine Man’: 4’58, ‘Like A Rolling Stone’: 5’59. Je n’ai pas eu le courage de mesurer la longueur de ‘Hurricane’, le temps comptant si peu pour son auteur que la durée de cet interminable et magnifique tube n’est pas spécifiée sur la pochette. C’est d’ailleurs souvent le cas chez Dylan, qui a plié le hit-parade à sa façon.

On a dit de lui qu’il chantait mal, qu’il était un pitoyable guitariste et un harmoniciste plus exécrable encore. C’est un peu court, bien sûr.
On peut difficilement prétendre que Dylan a une jolie voix, d’autant qu’elle ne s’arrange pas avec le temps. Cependant, il l’a toujours modelée avec beaucoup de feeling et d’invention, lui donnant une dynamique extraordinaire. Pour parodier une pub, Dylan est un créateur de voix ! Sa gorge ne manque pas de puissance mélodique, mais le folk monocorde qu’il pratiquait à ses débuts, débité en litanies mi-chantées, mi-parlées, parfois longues d’une dizaine de minutes, demandait une rythmique vocale soutenue. Il a su mettre une faconde salvatrice dans sa diction, un beat qui évoque, avec vingt-cinq ans d’avance, le swing incantatoire du rap.
La chanson la plus remarquable à cet égard est, sans conteste, ‘Subterranean Homesick Blues’, un hachoir excitant de 2’17 quasiment dépourvu de mélodie, où la batterie vocale de Dylan claudique sur deux toms. ‘It’s Alright Ma’, ‘Tangled Up In Blue’, ‘Hurricane’, ‘TV Talkin’ Song : il cravache les syllabes avec un phrasé digne de Chuck Berry, la douceur en moins, puis laisse retomber le chant dans une ellipse mourante. D’autres fois (‘Idiot Wind’), il donne à ses sorties de vers une brusque impulsion lyrique et lance le chant avec un effet de coulisse, un vrai coup de bottleneck.

bob dylan

Shadows boxing

Ses mélodies en pointillés sont hantées de notes fantômes : il n’en livre souvent que des brouillons, laissant entrevoir ce qu’elles auraient pu devenir s’il les avait accompagnées à leur terme. Mais à n’en pas douter, Dylan est un grand mélodiste. Que les railleurs patentés se rincent les oreilles avec ‘It’s All Over Now’, ‘Desolation Row’, ‘I Want You’, ‘Simple Twist Of Fate’, ‘Sara’, ‘Bind Willie McTell’ ou ‘Sugar Babe’.
Le débit du chant, l’ombre d’une mélodie, mais par-dessus tout : l’atmosphère. Peut-être sa seule préoccupation. Avec un instinct climatologique quasiment gouverné par son cerveau reptilien ! ‘Girl From The North Country’, ‘Tom Thumb’s Blues’, ‘Ballad Of A Thin Man’, ‘Sad Eyed Lady Of The Lowlands’, ‘Isis’, ‘Do Right To Me Babe’, ‘Highlands’. Et on arrête ici parce qu’il faut bien terminer la phrase par un point. Dylan est un merveilleux peintre du crépuscule, ce sentiment qu’il pose toujours avec une simplicité tragique.
Si ces considérations toute subjectives ne vous convainquent pas que Dylan est un compositeur expérimenté, voici l’argument décisif : chaque fois qu’il a décidé d’écrire un tube rémunérateur, il a fait mouche : ‘Don’t Think Twice’, ‘She Belongs To Me’, ‘I Want You’, ‘Positively 4th Street’, ‘I’ll Be Your Baby Tonight’, ‘Lay Lady Lay’, ‘One More Week-End’, ‘Forever Young’, ‘Man Gave Names To All The Animals’, etc. etc. etc.

Concernant ses performances vocales maintenant, sachez que Dylan est tout à fait capable d’enregistrer des chansons très bien chantées. C’est d’ailleurs dans les périodes les moins inspirées, quand il reprend le répertoire des autres par exemple, que son interprétation s’avère la plus achevée. Comme s’il tentait de compenser les ratés de sa muse par le soin apporté à l’exécution. Son désir de bien faire peut occasionner les meilleurs et les pires résultats.
Dans l’album Self Portrait, épouvantable crise d’hyperglycémie sonore, il donne une version outrageusement melliflue de ‘It Hurts Me Too’. Elle reste malgré cela un exercice vocal savant, difficile à reproduire dans toutes ses nuances. En revanche la même année (1970), il grave une très belle version de ‘Mr. Bojangles’. Elle sera publiée en 73, dans un album de fond de tiroir que CBS intitulera sobrement Dylan. ‘Mr. Bojangles’ est l’une de ses meilleures prestations, Dylan ayant trouvé l’équilibre entre le chanteur folk nonchalant qu’il fut et le crooner minaudier qu’il est devenu.

Wowee! Pretty scary!

Bon. Le guitariste et l’harmoniciste à présent. L’homme n’a jamais cherché à étaler sa dextérité instrumentale. Pourtant le guitariste sait monter des grilles d’accords originales et ses accompagnements sont impeccables depuis le début. Dylan court l’asphalte depuis presque cinquante ans maintenant. À moins d’un blocage neurologique, pourquoi voulez-vous qu’un type surentraîné, donnant plus de cent concerts par an, déjà doué au début des années 60, ne le soit plus en 2009 ?
Même commentaire pour l’harmonica. Avant d’enregistrer pour son compte, il accompagna Big Joe Williams sur deux titres Spivey (album ‘Three Kings And A Queen’). Big Joe avait la réputation d’être difficile à suivre et Len Kunstadt, le manager de la session, exprimait des réticences à laisser l’harmonica aux mains d’un jeune Blanc. Dylan commença à jouer. Kunstadt : « D’emblée, la perfection. Ça sonnait comme s’ils jouaient ensemble depuis cinquante ans » (cité par Scaduto). Signalons de nouveau l’album Dylan, ce recueil de chansons secondaires paru en 73 : les deux parties qu’il place sur le tube d’Elvis, ‘Can’t Help Falling In Love’, attestent qu’il peut être un harmoniciste très finaud. De toute manière Dylan utilise un collier porte-harmonica, accessoire ne favorisant pas le façonnage des nuances. Et puis cet harmonica aigrelet, qu’il souffle comme un gâteau d’anniversaire, exhale vraiment un charme ingénu. Les coin-coin qu’il pousse sur ‘Don’t Think Twice’, ‘It’s All Over Now’ ou ‘It Takes A Lot To Laugh’, ajoutent, à ces chansons, un authentique bonus mélodique.

Récapitulons. Voilà un homme pétri de blues, il en vient et le blues lui doit en partie sa survie : Bob Dylan est une figure centrale du revival. Sans en avoir fait son ordinaire, il n’a cessé d’enregistrer des chansons de blues. L’œuvre de Dylan trahit une incontestable fascination pour les mythes noirs, ne serait-ce que dans la formulation des titres : ‘Only A Hobo’, ‘On The Road Again’, ‘Like A Rolling Stone’, ‘Memphis Blues Again’. Rien que sur l’album Love And Theft: ‘Mississippi’, ‘Bye And Bye’, ‘High Water’, ‘Po’ Boy’…
Les meilleurs moments de son œuvre sont un composé d’approximations, d’intuitions, de flottements, de trucs et de tics qui en font un genre à lui tout seul et l’apparentent au blues, sinon par la lettre, du moins par l’esprit.

Do you, mister Jones?

Enfin, petite satisfaction morale : très impliqué dans la conquête des droits civiques, Dylan a analysé, dans les beaux jours du protest-song, sans manichéisme et sans complaisance, la crise raciale avec une pertinence nettement plus affûtée que celle de ses contemporains folkeux. Dylan reniera bien des engagements par la suite mais, s’il est un péché de jeunesse qu’il n’a jamais abjuré, c’est bien son dégoût des préjugés raciaux. Préférant toujours l’homme à l’idéologie, le nasillard a plaidé la cause de quelques martyrs noirs, en érigeant quelques un en symboles, l’étudiant Meredith, Hattie Carroll, Emmett Till, George Jackson, jusqu’à Rubin Hurricane Carter. Dylan a surtout démontré, le temps d’une chanson (‘Only A Pawn’), comment les édiles sudistes manipulaient la misère, canalisaient les frustrations du prolétariat blanc vers leurs concurrents plus déshérités du ghetto, manipulations qui inciteront un exalté à abattre un leader noir nommé Medgar Evers.

Keith Richards rapportait cette provocation que Dylan lui avait décochée un jour : « Moi, j’aurais pu écrire une chanson comme ‘Satisfaction’, mais vous n’auriez jamais été capables d’en écrire une comme ‘Like A Rolling Stone’ ». Mick Jagger lui-même reconnaît volontiers que Dylan a irrémédiablement modifié la couleur des hit-parades en donnant une consistance inédite aux chansons pop. « Il a libéré nos esprits comme Elvis avait libéré nos corps », déclarait Springsteen le 20 janvier 88, lorsque Dylan fut reçu au Rock’n’Roll of Fame. Il était presque l’heure !
Ainsi, et tout ça pour en arriver là, la question n’est pas tant de calculer le nombre de blues qu’il a gravés mais de savoir si, finalement, il est à sa place dans un média musical. Les Stones sont un orchestre de musique rythmée, Bob Dylan est un auteur. Son destin n’était pas de collectionner les Grammies. Il aurait pu s’engager en faveur des droits civiques, puis prêcher la liberté individuelle en rédigeant des articles, en faisant des claquettes, en construisant des tours Eiffel en allumettes, n’importe quelle activité qui l’aurait amené à libérer nos esprits. C’était ça, son job. Et Dieu sait que les tours Eiffel en allumettes, pour libérer l’esprit…

Christian Casoni

bob dylan