Blues Again : Tu as donc abandonné la scène en 1977…
Otis Taylor : J’étais pas heureux. Pas heureux. Vraiment pas heureux. Pas heureux à cause du business. Pas heureux à cause de la musique surtout, plus qu’à cause du business parce que, finalement, j’avais pas vraiment besoin d’argent à l’époque. J’ai arrêté parce que j’étais trop jeune, voilà tout. Et un jour, je suis revenu à la scène par accident. Par accident… C’est un ami qui m’avait demandé de rejouer. Quand j’avais décidé d’arrêter, j’y croyais ferme, je ne pensais pas que je repiquerais au jus vingt ans plus tard.
Où vivais-tu quand tu as arrêté ?
J’habitais à Boulder. En fait je suis né à Chicago en 1948, on est parti vivre à Denver, ensuite je me suis installé à Boulder pendant un moment. Boulder est une petite ville dans les environs de Denver. Autour de moi, on se foutait bien de savoir que j’arrêtais le métier. De toute manière, mon père a toujours râlé que je ne sois pas devenu un musicien de jazz. Ouais, il a pas trop apprécié que je me mette à jouer du blues, c’est pourquoi ma décision d’arrêter ne l’a pas affecté plus que ça.
Tu sembles très concerné par les problèmes sociaux de ton pays…
Ben tiens, je suis américain ! Moi, je suis américain ; toi, tu me fais : Pourquoi écris-tu des chansons sur l’Amérique ? Bizarre, hein ? Et en plus je suis noir. Encore plus bizarre que j’écrive des chansons sur les Noirs, tu trouves pas ? Je suppose que si j’étais français, j’écrirais des chansons sur la France... Tu connais l’expression : On ne raconte bien que ce qu’on connaît bien. Et puis, ce ne sont pas tant les problèmes sociaux de mon pays que ceux du monde qui me préoccupent. Moi, j’adore mon pays, je n’ai pas de problèmes avec lui. En Amérique on peut se réunir, s’asseoir et causer. On peut dire ce qu’on veut. D’ailleurs, est-ce que j’écris vraiment sur des problèmes sociaux ? J’écris plutôt sur la société… Tu vois ce que je veux dire, non ? J’ai pu aborder certains problèmes sociaux, c’est vrai, mais n’oublie pas que j’ai baigné dans le contexte protestataire des années 60. La musique folk traitait de ce genre de sujets, et c’est ce contexte qui a donné forme à mes idées, mais rien de plus. Encore aujourd'hui je me situe un peu dans la continuité de cette manière de penser.
L’album Respect The Dead t’a fait connaître en France…
Pour moi, le virage fut la sortie d’un album plus ancien, When Negroes Walked The Earth.
Negroes n’a pas été autant diffusé que Respect The Dead, on n’avait pas de maison de disques mais, pour moi, c’est celui-là l’album phare.
Qui est Johanna Lee Johnson à qui est dédié Respect The Dead ?
Johanna était une amie à nous, ses enfants ont grandi avec les nôtres. Elle avait… un gros problème d’alcool. Un samedi soir on l’attendait, elle est jamais venue... Elle avait passé la soirée dans une chambre d’hôtel, elle s’était saoulée à mort. Johanna avait seulement la trentaine et elle était très belle. Quelques jours plus tard, j’étais au Wake. Tout le monde buvait, mes enfants buvaient… J’ai crié : Arrêtez donc de picoler, bon Dieu, elle est morte ! Nous, on ne pouvait pas l’aider, ses démons étaient trop puissants. On aurait peut-être dû la faire admettre quelque part, dans une institution, je sais pas. C’est triste tous ces gens… On a l’impression qu’ils possèdent tout ce qu’il faut pour être heureux, et puis... Respect The Dead, ça dit bien ce que ça veut dire : Respectez les morts. Et les Noirs, tant qu’à faire !
Tes albums trahissent de nombreuses sources d’inspiration, country, folk, rock. En France pourtant, on t’associe résolument au blues…
C’est comme cet animateur de radio tout à l’heure. Bon, j’ai cru comprendre qu’il n’aimait pas le violoncelle mais qu’il aimait le blues. (On peut ne pas aimer le violoncelle, remarque bien.) Mais moi j’en connais qui jouent du violoncelle, qui jouent du violon, qui jouent du blues, qui mélangent tout ça avec du banjo. Tu vois qui je veux dire ? Moi, je joue du banjo. Le banjo vient d’Afrique. Le mec, il n’aime pas qu’on mélange le violoncelle et le blues. Il n’aime pas le violoncelle ? Ou alors, si, il aime le violoncelle mais ça l’emmerde qu’on le mélange au blues. Là, je pige plus. À l’origine, cette musique a commencé sur un fiddle. Sur un fiddle et un banjo, voilà l’origine du blues. Le banjo, c’est quoi ? C’est deux accords qui tournent autour du sol. Quand les banjoïstes se sont convertis à la guitare, ils l’ont accordée comme ils accordaient leur banjo… de manière à pouvoir jouer à la façon des musiciens africains. Ils se sont mis à jouer de la guitare en picking, note à note, comme les Africains. Tout ce tapage autour du Delta blues… Robert Johnson, le Chicago blues commercial, tout ça, ça commence en Afrique avec le chant des Africains et une attitude déjà très bluesy. En Amérique, cette musique a continué sur un banjo et un fiddle, on l’a ensuite lâchée sur les scènes du blues. La plupart des mecs ne comprennent pas cette dimension-là, et ne crois pas que je sois en train de prêcher pour ma paroisse. Non, les gens ne comprennent pas.
Cette attitude bluesy vient du « call and response ». Tu hèles quelqu’un, l’autre te répond. (Il chante, façon prêche : I had a day… Ha ! Somebody… Ha! Tell me… Tell me… Yeah!). Tu vois ? Et si je le chante ainsi : I love you baby… Ha ! I love you baby, c’est toujours du call and response mais ça devient un blues. Le blues n’est jamais qu’une stylisation du call and response. Tu connais Robert Randalph ? Tu connais les frères Campbell ? Si tu fréquentais une église noire, tu serais obligé de connaître Robert Randalph et les frères Campbell. Ce sont des chanteurs de gospel. Dans ces églises, on se répond vraiment les uns les autres. T’en entends un qui demande : Can I get an A, man ? (Donnez-moi un LA, NdR). Alors il lance: And God came down the mountain. On lui répond: And God came down the mountain. Lui, il reprend: And he saw Jesus… C’est vraiment pas plus compliqué que ça. On peut toujours extrapoler à l’infini mais, au final, quand tu as tout défriché, qu’est-ce que tu aperçois ? Les racines. Et les racines, elles se résument à ce principe idiot : un appel, une réponse. Certaines personnes que je rencontre, ici et là, sentent comme une énergie blues qui circule en moi, une énergie venue des origines... Une racine.
Pour en revenir au violoncelle…
Je l’utilise comme un instrument africain, c’est pas plus un secret que le reste. Les violoncelles peuvent vraiment dire des trucs bizarres, tout dépend de la façon dont tu les orchestres. Si tu prends Double V, l’album est seulement tenu par un banjo et un violoncelle en fin de compte. Alors, tu dirais que c’est du blues ou du folk ? Les Français me paraissent plus ouverts que les Américains, ils adorent la musique noire, merci Joséphine Baker ! Ils adorent aussi le folk, alors que le folk, aux États-Unis… (Grimace.) Je crois qu’il est important de classer le blues en deux catégories : le blues des vivants et le blues des morts. Eh bien moi, je refuse de jouer la musique des morts, Robert Johnson ne le voulait pas non plus non plus, les mecs oublient toujours ça. Mon blues à moi est vivant, c’est mon empreinte. Ma musique est une sorte de diapason pour une atmosphère. Une atmosphère. À ce moment-là, les mots acquièrent toute leur puissance.
Mais en ce qui me concerne, non, le blues n’est pas mort. C’est à chacun de se l’approprier. Tu as remarqué ? Lorsqu’un Blanc écrit une chanson et la chante, on dit de lui que c’est un auteur, un compositeur et un interprète. Si c’est un Noir qui écrit la chanson, on l’appelle musicien de blues. Robert Johnson, Willie Dixon, Charlie Patton écrivent des chansons et les chantent, ce sont des musiciens de blues. Bob Dylan écrit une chanson, c’est un compositeur ! C’est du racisme institutionnalisé ! Il y a deux semaines, j’assistais à une conférence. Il était un peu question de ça : on n’accepte pas que les Noirs puissent jouer du rock.
- Et Chuck Berry? Et Bo Diddley?
- Ben… il y a des exceptions. Eux oui, mais peu de musiciens noirs ont franchi cette barrière. Jimi Hendrix en était un. Pourquoi est-ce qu’un Noir ne pourrait pas être reconnu dans le metal, comme Metallica ?
Comment a évolué ton style depuis les années 70 ?
J’ai entendu l’enregistrement d’un concert que j’avais donné en 1969… ou 1972 peut-être, je m’en souviens plus. Bref, ça fait un bail. J’en revenais pas, c’était vraiment similaire à ce que je fais maintenant ! Ma nervosité sur scène, ce que je racontais… Pareil qu’aujourd'hui. Mon Dieu, j’en suis encore là, c’est terrible ! Quelqu’un avait enregistré le concert à l’époque. L’autre jour ce gars se présente à moi et me donne la cassette. J’étais scié.
As-tu une idée précise de ce que tu vas enregistrer quand tu pousses la porte d’un studio ?
Les enregistrements se font comme ça, c’est toujours un mystère. J’ai jamais de schéma préétabli. Par contre, comme j’ai pas non plus d’attentes sur ce que j’enregistre, je ne suis jamais surpris par le résultat. J’écris beaucoup, beaucoup de chansons, je ne peux pas te dire combien. C’est pas tellement la chanson qui me préoccupe mais le concept.
Mon ancien producteur (Kenny Passarelli) savait m’enregistrer. Ça me fait vraiment chier que mon ancien pote (Eddie Turner) soit aujourd’hui pris en mains par mon ancien producteur. La manière dont j’enregistre aujourd'hui, c’est celle que m’a apprise mon ancien producteur. La chanson que j’ai entendue tout à l’heure à l’émission, c’était celle de mon ancien pote, enregistré sous l’égide de mon ancien producteur. Un vrai plagiat ! Ce producteur a choisi son camp, il a donné mon son à Eddie. Ça m’a mis les nerfs mais, bon Dieu, voilà ce que j’appelle un son ! Il y a vraiment quelque chose de moi là-dessous. Aujourd'hui, tu l’auras deviné, on se parle plus. Tu as écouté Below The Fold ?
- Oui, il y a comme un feeling irlandais...
- je ne dirais pas que c’est irlandais, ça sonne irlandais mais c’est africain ! D’où vient la musique irlandaise d’après toi ?
- Mais je n’en sais rien !
- C’est toujours ce que répondent les Blancs…
- Tu la connais, toi, la réponse ?!?
- Je vais te répondre par une autre question : d’où vient le flamenco ?
- Euh… d’Espagne ? D’Afrique du Nord ?
- Sans blagues ! Alors tu envisages quand même que quelque chose puisse venir d’Afrique ! Ouais, c’est sûr, les musulmans ont pas pu monter jusqu’en Irlande, hein ? L’histoire est écrite par ceux qui ont le pouvoir. Tu sais, la musique irlandaise aussi est très primitive, elle est faite de bourdonnements comme en Inde ou en Afrique, c’est un son très émotionnel. Ça donne quand même à réfléchir. D’où ça vient, tout ça ? Personne ne veut reconnaître que ça vient d’Afrique. Le banjo vient d’Afrique, je ne cesse de le répéter…
- Bien sûr, c’est communément admis !
- Mais alors, si le banjo vient d’Afrique, pourquoi pas tout le reste aussi ?
- Toutes les musiques sont le résultat d’un mélange…
- Oh, vraiment ? Un mélange !
- Est-ce si important de connaître l’origine de…
- Et comment ! Les gens viennent te voir, comme toi ce soir : Oh, ta musique a un son blanc, un son irlandais. Ou alors, on va me dire : C’est noir, c’est profondément noir ! Je prends toute la négritude à la surface du globe, toutes les musiques noires, et je les fonds dans ma musique. Ça devient de la musique roots. Quand tu grattes les racines, tu trouves toujours quelque chose de plus pur, de plus clair. Tu as déjà écouté des musiciens jouer de la musique irlandaise ? C’est jamais qu’un jeu de call and response, non ? Je connais rien à la musique traditionnelle française (et ça vaut peut-être mieux, d’ailleurs !) mais ça doit coller pour elle aussi. J’y découvrirais sans doute aussi une origine très lointaine, qui sait ?
Ta maison de disques te laisse faire ce que tu veux ?
Oui, de A à Z. Je lui donne mon CD finalisé, elle le distribue. La seule fois où on s’est attrapé avec Telarc, c’était à cause de mon label, ici, sur la pochette (Transe Blues). La production craignait une confusion avec le mouvement techno européen… Mais la transe, c’est exactement ce que je joue, c’est mon style, c’est un mouvement à part entière. Et pour le coup, c’est moi qui ai eu le dernier mot. Ah, j’ai du bol d’être chez eux ! D’autres groupes font partie de mon label, ils jouent aussi de la transe.
Et puis il y a mon groupe, un groupe à géométrie variable. On joue ensemble parfois, un peu comme des gitans, on part en tournée. Ce sont des amis. Petit à petit on s’organise, on forme un collectif. Je ne suis pas une guitare solo en représentation, genre je veux être Jimi Hendrix ! C’est plus un travail collectif. J’ai tourné avec le même groupe pendant sept ans, et puis on a divorcé (ça sonne bien français, non ?), mais tu connais le fond de l’histoire maintenant. En revanche, je joue avec ma fille depuis qu’elle a douze ans. Mon violoncelliste, lui, m’accompagne depuis trois ans. Le guitariste est le seul musicien de l’album qui me suive aussi en tournée. Parfois le bassiste, mais seulement quand Cassie ne peut pas venir. Cassie ne peut pas toujours m’accompagner sur les routes à cause de la fac.
Quand je voyage, je n’écoute jamais de blues. En tournée, la musique irlandaise, africaine ou gipsy, j’en ai par-dessus la tête ! Et puis j’ai besoin d’avoir les oreilles fraîches pour jouer mon répertoire, tu vois ce que je veux dire ?
Comment es-tu perçu aux États-Unis ?
Plutôt bien. Les critiques me soignent. Je figure dans le top-10 du New York Times. Hey, c’est mieux qu’un Grammy ! Tous les styles sont pris en compte dans ce classement, tu comprends ? Mon album Truth Is Not Fiction a également tenu la tête du palmarès établi par le Washington Post. Album number one de l’année ! Cette année j’ai vraiment décollé en termes de critique.
L’état dans lequel tu tournes le plus ?
C’est en Europe et aux États-Unis que je tourne le plus. C’est la raison pour laquelle je suis là, en train de répondre à tes questions !
Certains de tes compatriotes prétendent que le public français est très révérencieux, qu’il observe les musiciens comme s’il était au théâtre…
Mais c’est ça qui me plaît ici ! J’aime que les gens soient attentifs. Tu n’as qu’à venir, tu t’en rendras compte par toi-même…
Le dernier album que tu aies acheté ?
Un groupe cubain… que je n’ai d’ailleurs pas encore écouté. En règle générale, j’achète pas beaucoup de CD, tout le monde m’en donne ! De toute manière je n’écoute pas beaucoup de disques. Ah si, la dernière fois que je suis passé par ici, j’ai acheté un album de Saint-Germain, Tourist. J’ai adoré !
Ton film préféré ?
Je me souviens plus du titre. Quelque chose comme Romeo Is Bleeding, avec une actrice suédoise dans le rôle de l’espionne… Même elle, j’ai oublié son nom.
- Romeo Is Bleeding… C’est un titre de Tom Waits, ça !
- Ah ? Je ne sais pas, je ne suis pas expert en Tom Waits. Je me souviens vaguement de son dernier album… Très bluesy ! Quand je pense qu’on m’appelle parfois le Tom Waits du blues… Ou le Nick Cave du blues… Bon, allez ! Faut qu’on aille manger, nous.
- Euh… et la musique sur Internet ? Et le téléchargement…
Je n’ai aucune idée là-dessus. Tu pensais pas que j’étais capable de répondre un truc comme ça, hein ?
Marie Auxenelle et Christian Casoni, mars 2005
