La créature du blues…
Le hard rock

Attention à la déflagration !

Les projecteurs dessinent de pâles ronds de lumière blanche sur la scène. Une tête blonde apparaît, les boucles cachant un visage grimaçant dont émerge une voix puissante et sauvage. A ses côtés, une frêle silhouette à la chevelure noire tient une lourde Les Paul. La guitare et la voix semblent ne faire qu’un. Et puis la rythmique, lourde, clôt la chanson dans un fracas de cymbales et de roulements de caisses. Led Zeppelin vient d’achever ‘Dazed And Confused’.

 

 

La presse musicale ne s’emballe pas pour autant. Ces quatre Huns ultra-chevelus ne sont qu’un phénomène de plus pour adolescents boutonneux. L’avenir du rock ne passera par eux, c’est clair. Un article de Rolling Stone compare la voix de Robert Plant à celle « d’une négresse en chaleur » et se gausse de l’attitude efféminée de Jimmy Page. La presse anglaise n’entend, elle, que du bruit, bien peu de musique. Led Zeppelin n’est pourtant que l’aboutissement d’un processus de mutation du blues noir en heavy-music par une poignée de musiciens blancs.

Le rhythm’n’blues entre en scène
Vers 1964, les bands de la mouvance ‘mods’, influencés par la soul de Tamla-Motown et Stax, commencent à jouer des standards de rhythm’n’blues, remplaçant les cuivres par de la guitare. L’aspect répétitif des mélodies les dispense de posséder une technique instrumentale trop pointue, et fait la part belle à la rythmique et à la voix : toutes deux doivent être puissantes. Rapidement, deux chefs de file s’imposent : Who et Small Faces. Les deux groupes partagent une technique instrumentale rudimentaire, mais une rage juvénile qui surpasse celle des Stones et des Beatles.
Des Who on retient la rythmique ahurissante de Keith Moon et John Entwistle, les riffs de Pete Townshend, base du hard-rock, le chant sauvage de Roger Daltrey, les titres percutants, et des prestations scéniques survoltées qui finissent par le massacre des instruments. Chez les Small Faces il y a bien sûr les chansons, mais surtout le chant de Steve Marriott, loup enragé mêlant pirouettes vocales soul et violence typiquement rock et blanche.
Ces deux groupes posent les fondations du hard-rock à venir : la surexcitation et la violence du propos. Ils sont suivis par les Kinks, qui en 1965, composent deux chansons-clés : ‘You Really Got Me’, et ‘All Day And All Of The Night’. Basées sur le même riff, elles imposent un style simple et puissant, dépouillé de toute référence blues. Ce rhythm’n’blues extrémiste défend une position fondamentale : il n’est pas nécessaire de bien jouer pour s’affirmer.

L’ultime salve
Les Yardbirds recrutent Jeff Beck. Le jeune homme a un jeu inouï, atypique. Il n’hésite pas à pousser les amplificateurs dans le rouge, il se joue du larsen créé entre les retours et les amplis pour faire naître le sustain, soit le larsen contrôlé. Les Yardbirds deviennent une attraction scénique courue. En 1966, les orchestres anglais servis par un tel maestro du manche sont rares : les Yardbirds et les Bluesbreakers. Point final. La surenchère enfle lorsque le bassiste des Yardbirds s’en va. Il est remplacé au pied levé par Jimmy Page, histoire de dépanner. Chris Dreja, alors seconde guitare, préfère s’effacer et prendre la basse. Pendant six mois le groupe devient totalement dangereux, avec l’affrontement des deux frères ennemis, Page et Beck. L’une des rares traces sonores de ce moment a été filmée par Michelangelo Antonioni dans le film Blow Up, le héros finissant au Marquee où les Yardbirds donnent un concert. Ils jouent ‘Stroll On’. Les deux rois s’affrontent… et puis Beck massacre sa guitare à cause d’un amplificateur récalcitrant. Cette périlleuse association se termine ainsi dans un larsen, laissant le champ libre à Jimmy Page.
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Vanilla Fudge et le rock symphonique
Comme le dira plus tard Ritchie Blackmore : « La sensation à Londres, ce n’était pas Jimi Hendrix ou Cream, c’était Vanilla Fudge. Tout le monde, de Paul McCartney à Mick Jagger, se battait pour aller les voir au Marquee. » Le groupe américain Vanilla Fudge, malgré le faible souvenir qu’il laisse dans la mémoire collective, reste une pierre angulaire du futur hard-rock par l’impact et l’utilisation de l’orgue Hammond et de la section rythmique, qui taille de nouveaux standards.
Vanilla Fudge commence sa carrière avec un premier disque constitué de reprises soul et de titres des Beatles, une musique alourdie et un aspect dramatique suramplifié. Et puis… cette section rythmique. Si Bruce et Baker, de Cream, sont des esthètes, Bogert et Appice sont des voyous. Les deux premiers respectent leurs racines blues et jazz, Bogert et Appice s’en contrefoutent. Saturation, breaks ultra-speedés, lourdeur rythmique, cymbales au bord de l’explosion… ils dégainent un rock inspiré par la musique classique et le symphonisme de Wagner.

Julien Deléglise           

 

... la suite dans Blues Again ! N°17