S’il y a un son qui accompagne la bande dessinée Carmen Cru, c’est bien celui du blues. Cette vieille briscarde revenue de toutes les guerres, agissant seule comme le lui dicte son instinct de survie, l’incarne comme personne.
Son créateur Jean-Marc Lelong est pour beaucoup dans cette histoire. S’il se passionne très jeune pour le dessin, il est également attiré par le blues, celui des pionniers, Robert Johnson, Sippie Wallace, Big Joe Williams ou Bukka White. Musicien averti, brillant guitariste acoustique, il essaye de retranscrire très tôt, note pour note, les morceaux de Mississippi John Hurt et de Sam Lightnin’ Hopkins. Quelques années plus tard, sa dextérité en étonnera plus d’un au fil des rencontres et des jams. Né en 49, comme beaucoup de gens de sa génération, Jean-Marc Lelong a découvert le blues dans les années 60, via le rock.
Au début des années 70, il décide de tracer la route sac au dos. Après un séjour de quelques mois dans le Midi, il embarque vers d’autres horizons. L’Afrique sera son refuge pour un retour aux sources. Après s’être baladé à travers plusieurs pays, il pose ses bagages en Côte d’Ivoire et s’y installe quelques années.
Sa vocation semble être le dessin. De retour en France au début des années 80, après un bref passage à Pilote, il est admis dans le saint des saints : Fluide Glacial. Il devient une des signatures importantes du mensuel gotlibien avec des planches d’une férocité rare, mettant en scène le personnage de Carmen Cru.
Lelong envisage la bande dessinée avec la même authenticité que ces bluesmen qui creusaient leur sillon en déclinant sans cesse la même histoire. Il sera le dessinateur d’une seule femme.
La vielle grincheuse mène son combat contre les profiteurs, la médiocrité, les escrocs, la morale bien-pensante, les menteurs. Elle chante sa solitude dans une époque de mutation. Acariâtre, emmerdeuse, vieille peau desséchée, sans âge, son vélo antique posé à ses côtés, regard stoïque, le Fernet-Branca aux lèvres, une détermination sans faille, posément, elle balance à chaque opposant la réplique lapidaire. C’est un être d’exception dans un monde commun. Malgré sa cruauté, sa misanthropie, le lecteur se range immédiatement de son coté. D’elle se dégage une humanité, une certaine tendresse de révoltée.
Lelong plante son décor dans une province française des années 50, un no man’s land infâme où l’urbain et le rural s’entremêlent, où la terre rencontre la brutalité des hommes. Pas de rédemption possible sur ce territoire. D’un graphisme noir et blanc, les personnages ressortent hauts en couleur.
Florent Coirier
... la suite dans Blues Again ! N°17