Il était une fois le blues
I’m headed down to the ocean
   I believe that this is the end…

 

 

Oakland, un lowdown de quartier
Tom Mazzolini : « La Highway 99 part de Los Angeles et remonte la vallée centrale jusqu'à San Francisco. Cette route a amené nombre de bluesmen vers les localités agricoles de Bakersfield, Fresno, Delano, Modesto, Merced, Stockton, jusque dans le périmètre de la Baie. C’est un itinéraire un peu comparable à celui qu’empruntaient les bluesmen du Delta pour Memphis, Helena, Saint Louis, Chicago puis Detroit.
J’ai débarqué à Oakland en 1971. Il y avait pas mal de bluesmen de passage en ville, de Muddy Waters à Furry Lewis, mais j'avais surtout remarqué la présence massive de vieux bluesmen d’après-guerre qui logeaient à Oakland, Richmond, Berkeley et San Francisco. KC Douglas habitait à Berkeley. Jimmy McCracklin habitait à Oakland même. Pareil pour Tiny Powell, Johnny Fuller, Sonny Rhodes, LC Robinson, HiTide Harris, Sonny Lane, Willie B. Huff, Dave Alexander ou JJ Malone. Lafayette Thomas, lui, habitait San Francisco. Johnny Heartsman a vécu aussi par là.
Le blues d’Oakland était surtout marqué par celui du Texas, où la plupart de ces bluesmen avaient leurs racines. Jimmy Wilson et Bob Geddins étaient de Waco. Pee Wee Crayton, qui crécha à San Francisco au début de sa carrière, était texan lui aussi. Johnny Guitar Watson était de Houston, comme Roy Gaines. Johnny Otis produisait Johnny Guitar Watson, et Frank Zappa était grand fan des deux. Il était spécialement intéressé par la façon dont ils enregistraient. Otis avait montré à Zappa comment saisir les saxos : il en capturait la réverbération derrière le mur du studio.
La scène d’Oakland était nettement plus fruste que celle de Los Angeles, et comptait davantage de guitaristes. LA, c’était surtout des big-bands et des pianistes. Les bluesmen d’Oakland étaient d’abord des campagnards.
La plupart d'entre eux avaient afflué ici au début de la deuxième Guerre mondiale, pour bosser dans l’industrie de la défense, sur les chantiers navals de San Francisco, de Marin, d’Oakland et de Richmond. La guerre terminée, ils ont fait souche en tentant une carrière dans la musique. Les labels de Bob Geddins étaient un peu leur ancre. Ce sont ces labels qui ont fixé Lowell Fulson ou Jimmy McCracklin dans le coin. Quand ils ne travaillaient pas sur les chantiers navals, de nombreux musiciens se faisaient employer dans les champs de la vallée centrale, Boyd Gilmore ou Mercy Dee Walton.
La plupart de ces bluesmen sont morts aujourd'hui, disparus avec leur son. Enfin, c'était surtout le son de Bob Geddins, car le blues d’Oakland c’était Bob Geddins. Il avait un feeling unique pour faire valoir le style de la ville. Il n’est qu’à écouter ‘Frisco Bay’ de Jimmy Wilson. C’est pur Geddins, pur blues d’Oakland. Jimmy McCracklin et Sugar Pie Desanto traînent toujours par là, et l’empreinte de Geddins est toujours perceptible dans leur musique. Le standard de Sugar Pie, ‘Hello San Francisco’, fut écrit par Geddins lui-même et le travail de production, c’est du Geddins tout craché. Beaucoup de bluesmen tournent toujours à Oakland et dans le périmètre de la Baie, mais plus personne aujourd'hui ne diffuse ce son. L’heure de Bob Geddins est bien révolue. »

Bob Geddins, musicien, producteur, patron de labels
Mazzolini : « Bob Geddins s’était illustré dans un nombre invraisemblable de businesses : il avait réparé des radiateurs de bagnole, des postes de radio, vendu des disques, etc. Il enregistrait parfois ses clients quand ils étaient musiciens et qu’ils en valaient la peine, et pressait des disques à l'occasion. Geddins fut l’un des premiers Noirs à le faire. » De la fin des années 40 aux années 60, Geddins créa le marché du blues d’Oakland en lançant une volée de petits labels indépendants, Art-Tone, Big Town, Cavatone, Down Town, Irma, Plaid, Rhythm et Veltone, cédant éventuellement ses matrices à de plus gros poissons, certaines maisons de Los Angeles, Swing Time, Aladdin, Modern, Special, Imperial, Fantasy, voire de Chicago (Checker). Il coiffait quasiment toutes les casquettes du métier. Le Texan avait débarqué à Oakland pendant la deuxième Guerre mondiale. Pianiste autour de la Baie, il repéra vite le potentiel commercial que présentait Oakland sur le marché du blues. En 1948, il démarre dans la production avec une gravure de KC Douglas, ‘Mercury Boogie’ (plus connue sous le titre ‘Mercury Blues’). Il écrira ou coécrira de nombreux titres, crédités à tort sous d’autres noms : ‘Mercury Blues’ vient d’être évoquée, citons encore ‘Tin Pan Alley’ et ‘My Time After A While’. Bob Geddins mourra en 1991 à Oakland même.

 Christian Casoni

... la suite dans Blues Again ! N°17