Comment je devins prof de blues à l’université de Bogota


Les tribulations romanesques d’un Avignonnais au pays de la salsa

 

Le blues, où qu’il se manifeste, se fond dans une tradition locale, et la définition que l’on peut en donner s’élargit forcément. Derrière moi résonne ‘Weasil’, un thème musical de Donald Byrd, tandis que je contemple le portrait de feu Paulino Salgado, plus connu en Colombie sous le pseudonyme de ‘Batata’, maître du ‘son palenquero’. Oui, nous sommes bien en Colombie où les marrons*, cimarrons en espagnol, ont préservé, durant des siècles, une tradition orale et musicale. Si le tambour de leurs ancêtres servait quelquefois aux esclaves noirs de Louisiane à se rassembler (ailleurs il était interdit, par crainte d’une rébellion), il servit surtout à Palenque (en dialecte : ville fortifiée), à perpétuer une tradition et surtout une langue, la seule langue issue de l’hispano-créole encore vivante dans les Amériques, influencée par le kikongo du Congo. On n’a pas de trace d’instruments à cordes ici, mais le call-response, si familier à la tradition africaine, est bien présent. On utilise un grand tambour pour appeler (el llamador) et un plus petit pour maintenir un rythme toujours hypnotique (el allegre).

Comme le rappelait Ali Farka Touré à propos de l’Amérique du nord : « Il n’y a pas de Noirs américains mais des Noirs en Amérique ». La blue note originaire d’Afrique est présente sur tout le continent sous diverses formes : reggae, cumbia, mapalé et bien d´autres. Cette particularité musicale donne le rythme légèrement décalé que nous connaissons bien. Elle est arrivée ici, en Colombie, par la cumbia ou le son palenquero, et nous permet toujours de faire un lien entre les différents dérivés de la musique africaine. C’est un peu comme si Donald Byrd, dont le jazz sonne toujours sur ma platine, faisait un clin d’œil à Paulino Salgado. Le jazz ou la cumbia possèdent, tous deux, cette rythmique africaine bien spécifique.

Une formation d´angliciste conjuguée à une passion ardente pour la musique, depuis le jour de la mort d´Elvis où je passais toute la journée rivé au téléviseur noir et blanc de mes parents en quête d´une explication au phénomène, m´ont emmené à m´intéresser aux origines du rock et ses dérivés. Je découvris qu´il y avait là le blues, un fait que les musicologues avaient expliqué à maintes reprises. Ce fut mon sujet de maîtrise. Mon directeur de thèse, ignorant du phénomène, m´affirma que j´aurais pu sans difficulté lui faire croire que le blues était joué par des ménestrels médiévaux, dans le but de divertir les gentes dames. Je lui promis céans de lui fournir toutes les indications nécessaires au bon entendement de ce sujet rare et inconnu, fut intitulé comme suit : « Les blues, une forme de poésie populaire. Vie de la communauté noire dans le contexte historique américain ».
Ensuite et petit à petit, je m’immergeai plus avant dans l´écoute des diverses musiques noires du siècle passé pour en arriver à la conclusion, reprenons le fil, que peu de musiques auraient vu le jour sans le blues, auquel beaucoup de styles empruntent la forme (le rock, par exemple), ou possèdent la même structure musicale rythmique et/ou textuelle (comme le rap, cf. les ‘Dirty Dozens’**).

David Quintana

... la suite dans Blues Again ! N°17