Quel est votre sentiment sur le concert d’hier soir ?
On était très fatigués, il y a eu plein de petites choses qui ne sont pas passées comme on le voulait. On essaie de communiquer à travers les mélodies et le résultat n’est pas toujours celui qu’on attend. Mais nous avons joué avec intensité et passion. C’est pour ça que j’adore jouer avec ces gars. On essaie de faire ça tous les soirs.
Vous êtes sévère avec vous-même. Il y a une grande cohésion dans le groupe…
C’est parce que nous partageons la même conception de la musique. On a une philosophie à l’ancienne. Le jazz dans les années 30 et 40 était influencé par la musique de danse. Même si vous ne compreniez pas la mélodie, vous pouviez suivre le rythme. Notre bassiste par exemple joue sans amplification, ce qui l’oblige à attaquer les notes. Et donc le batteur attaque, le pianiste attaque, j’attaque. On ne peut jouer que comme ça. Mais ça n’est pas le fait de jouer ensemble depuis longtemps, c’est une question de philosophie.
… Et une affaire de rythme…
C’est surtout une affaire de son. La musique moderne ne parle plus que d’harmonie. Nous on parle de son. Rien n’a plus d’importance que le son. Si on joue une ballade, ce n’est pas l’harmonie qui arrache des larmes au public, c’est le son. Alors on se concentre sur le son.
C’est ce que vous voulez dire quand vous parlez de heavy sound (gros son)?
Oui, on pourrait aussi employer le mot dense. Si on considère le saxophone d’un point de vue essentiellement technique et qu’on cherche à jouer vraiment vite, on obtiendra plus rapidement des résultats avec un petit son. J’ai lu récemment un article sur les écoles d’opéra aux États-Unis. Elles ont tendance à écarter les sopranos parce que ces voix-là ont besoin d’années supplémentaires pour développer leur coffre. Si bien que les conservatoires favorisent plutôt des voix moins puissantes pour que l’enseignement soit plus court. Bon, il semble qu’il y ait un retour en arrière : ils se rendent compte que les chanteurs qu’ils forment ne peuvent plus chanter sans micro. Beaucoup de musiciens talentueux ne jouent plus du tout de jazz. Ils n’ont pas de charisme et focalisent sur l’aspect technique, sans perception naturelle de ce qu’ils jouent.
Le fait de se référer à une philosophie rend-elle votre musique difficile à approcher ?
Au contraire. C’est parce que le jazz est une musique difficile que j’aime cette ancienne façon de l’aborder : il reste toujours quelque chose à quoi le public peut se raccrocher. Si les notes que nous jouons deviennent hermétiques, il reste le rythme et l’intensité. C’est pour ça aussi qu’on soigne notre tenue vestimentaire. On voit parfois des groupes qui donnent l’impression de vivre le pire moment de leur vie, qu’ils vont mourir sur scène. Je préfère quand on vient me dire après un concert : « Je n’ai pas tout compris à ce que vous faites, mais j’ai pris du plaisir à vous voir jouer ensemble ». C’est important de chercher à s’adresser aussi à ceux qui ne connaissent pas le jazz. Dans la plupart des concerts de jazz, le public est constitué uniquement de musiciens ou de connaisseurs. J’aime mieux l’ancienne manière : les musiciens avaient plus de charisme, un meilleur son, et le public ne se sentait pas exclu, comme c’est souvent le cas avec le jazz moderne.
Une telle approche peut-elle s’appliquer à tous les styles ? Avec Sting par exemple ?
Le son c’est le son, quel que soit le groupe ou le genre. Avoir un gros son est un avantage dans ce genre de formation parce que vous n’avez pas besoin d’être obnubilé par le retour de scène. Je me suis rendu compte, en jouant dans le groupe de Sting, qu’avec les retours, chaque musicien demande à l’ingénieur du son de monter son instrument. Le sax demande plus de sax dans son retour, le piano demande plus de piano etc. Chacun n’écoute plus que lui-même. Je n’utilise pas de retour. Sans retour, si vous voulez vous entendre, vous avez intérêt à souffler. Vous êtes obligé d’avoir du son.
Benoit Chanal, Michèle Martin
... la suite dans Blues Again ! N°16