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Carnets de voyage, G. Herzhaft
Chicago, 3ème partie
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En 1980, à la demande d’un éditeur important, Gérard Herzhaft écrivit un texte rendant compte de son passage à Chicago, telle qu’il avait découvert la ville à ce moment-là. Pour diverses raisons, ce projet éditorial resta lettre morte. Nous sommes heureux de vous proposer la lecture de ce chapitre. Chicago et les personnages rencontrés en cette circonstance ont pu évoluer depuis… en bien ou en mal.
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Porcia E. est noire, jeune, élégante et enseigne la musique à l'université de l'Illinois. Au téléphone, elle semblait intéressée de pouvoir rencontrer un Français qui étudie la musique négro-américaine et qui parcourt les Etats-Unis à cet effet, avec une très officielle bourse Fullbright. Elle habite sur le front du lac Michigan, grande tour ultramoderne, verre fumé et structure de métal. Deux vigiles montent la garde sur un immense jardin privatif qui surplombe le lac. Le ciel est lourd et, sur l'eau grise agitée de vagues, une multitude de petits bateaux semblent piaffer d'impatience sur leurs amarres. Il faut que je justifie dûment mon identité aux deux cerbères pour être admis à pénétrer dans 1'immeuble.
Une femme noire, véritable armoire à glaces, m'ouvre la porte de 1'appartement. Elle fait le ménage et parle avec 1'accent traînant du Sud. Non, Mrs E. n'est pas encore rentrée mais elle ne va pas tarder. Elle me fait passer dans un luxueux living-room, immenses baies vitrées, lourds fauteuils de cuir, moquette épaisse. Au mur, quelques reproductions de maîtres modernes. J'ai à peine le temps de m'asseoir que des pas résonnent dans le hall. Un bruit de voix et Porcia ouvre la porte. Elle me tend la main, élégante, parfumée, maquillée, manteau de cuir et pull en cachemire. Elle s'excuse d'être en retard mais son mari est actuellement à Seattle pour affaires, elle doit conduire ses deux enfants dans une école à l'autre bout de la ville. Elle s'assied et me fait un brin de conversation, aimable, distante, un peu affectée. Comment je trouve Chicago ? Depuis combien de temps suis-je aux Etats-Unis ? Elle semble surprise que je sois resté si longtemps dans le Sud. Pour y étudier la musique ? Quelle musique ? Je suis un peu intimidé par cette si séduisante intellectuelle, qu'on dirait sortie des pages glacées d'Ebony, et c'est avec une certaine hésitation que je centre la conversation sur le sujet qui m'intéresse : la musique noire.
Elle hoche la tête en connaisseur, et la voilà qui me parle doctement de Jessye Norman, des grandes cantatrices noires et de compositeurs classiques dont je n'avais jamais entendu parler. Mais que pense-t-elle de la musique populaire noire ? Le jazz ? Le gospel ? Oui, oui, elle connaît, bien sûr. Duke Ellington, Louis Armstrong, Mahalia Jackson étaient de grands noms. D'ailleurs, ils ont été reçus à la Maison-Blanche. L'énorme femme de ménage passe la tête dans 1'encoignure de la porte : « Je m'en vais, ma'am », et c'est le Mississippi qui est entré un instant.
Je profite de cette brève intrusion du Sud profond pour parler du blues et en faire 1'apologie. Ça a été un des grands apports des Noirs américains à la musique contemporaine. Porcia me regarde incrédule et feuillette, de ses doigts impeccablement vernis de rouge, mon Encyclopédie du Blues que je viens de mettre entre ses mains. Au bout d'un instant, elle sourit : « Oui, j'avais un oncle dans le Missouri qui jouait de la guitare. De l'old time blues. Mais il est mort depuis bien longtemps. – Que pensez-vous du blues ? » Elle ne sait pas trop, ce n'est pas son domaine, elle sait qu'à Chicago on peut entendre encore pas mal de blues. D'ailleurs, elle connaît un professeur dans une sorte de lycée, oui, oui, noir lui aussi, qui s'occupe de cette musique, et fait la classe là-dessus à des enfants.
« Hier, lui dis-je, j'étais dans le South Side pour écouter du vrai blues. » Et je lui parle de ma rencontre avec Floyd Jones et Big Walter. Visiblement, elle n'a que peu d'affection pour 1es Noirs du ghetto. Elle parle de ces compatriotes-là avec beaucoup de dédain. Mais sont-ce vraiment ses compatriotes ?
Gérard Herzhaft, 1980
... la suite dans Blues Again ! N°16
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