Les Marsalis, père et fils ...
famille emblématique de La Nouvelle-Orléans

«  Je ne sais pas quel pouvoir divin ou humain m'a donné la progéniture qui est la mienne... Quand je considère le nombre de familles de musiciens que compte la Nouvelle-Orléans, c'est sur moi que c'est tombé ! Pourquoi Dieu m'a-t-il choisi ? Je n'allais pas à l'église !  » L'auteur de ses paroles ? Ellis Marsalis, le père...

Il est vrai que pour le jazz et pour la culture néo-orléanaise, une seule famille rassemblant autant de talents et d'énergie est un miracle. Même si le plus connu du grand public reste Wynton, ses trois frères et leur père participent, chacun à travers leurs expériences singulières, au maintien de la tradition du jazz néo-orléanais, du jazz tout court d'ailleurs, et de ses développements. Les Marsalis drainent autour d'eux un nombre impressionnant de musiciens, tous excellents, tous représentatifs de ce qu'on pourrait appeler le noyau dur du jazz, un jazz vivant, contemporain... j'allais ajouter américain . C'est évidemment implicite, car le débat sur l'avenir du jazz et ses avatars européens est au coeur de la philosophie marsalienne.

DOLORES FERDINAND, LA MERE... ET LE TERREAU PHILOSOPHIQUE DE LA FAMILLE

Dolorès Ferdinand n'est pas souvent citée. A entendre les sonorités de son nom, on entre de plain-pied dans le métissage de la culture louisianaise et la double influence qui colore la Louisiane, française d'abord, puis espagnole quand Napoléon la vendit pour payer ses guerres. Si Dolorès n'a pas de talents musicaux particuliers, on peut lui reconnaître celui d'avoir su accoucher les talents. On l'imagine généreuse, intelligente, ouverte, attentive aux différentes personnalités de sa descendance, mais ferme également, pas du tout du genre effacé. Branford prétend qu'elle peut avoir une grande gueule comme lui et comme son père. Et puis, en fouillant un peu, on lui découvre une autre dimension : celle d'une femme de conviction, d'engagement. Wynton : «  Ma mère croit en la force transcendante de l'éducation et de l'art  ». Durant les années 70, elle intervient dans les écoles et dans les zones rurales auprès des plus démunis, missionnée par le Département américain de la Santé, dans le cadre d'une campagne sur la nutrition. Côté business, elle participe avec Jason au développement du label indépendant qu'a fondé Ellis (le père) : ELD Records. Mais ce sont peut-être les liens de parenté avec Kalamu Ya Salaam qui ont innervé toute la philosophie des Marsalis. A travers ce cousin poète, musicien et militant des droits civiques, la politique et la musique sont devenus les thèmes de discussion favoris de la famille. Et cette question centrale : la place de la musique noire «  comme langage de l'espoir, d'un amour communautaire nourri par une esthétique du blues capable de transcender l'aliénation et de combattre l'oppression  ». C'est aussi par elle que se transmet un certain esprit du jazz, musique empreinte de spiritualité, d'exigence, d'humanisme... et de culture démocratique.

EN FOND MUSICAL : LE PIANO D'ELLIS, LE PERE

Vous aurez compris à son humour qu'Ellis incarne, dans toute sa splendeur, le pater familias du jazz. Son propre père, Ellis Marsalis Sr., était lui-même une forte personnalité, militant des droits civiques, propriétaire d'une auberge où Martin Luther King était descendu lors de sa croisade contre Jim Crow. Ce Marsalis là fut le premier Afro-Américain à diriger une station service Esso !

Petit garçon, Ellis a baigné dans cette atmosphère hyper-stimulante, fasciné par tous ces jazzmen qui fréquentaient l'hôtel familial. Sa mère était créole, elle a donc bénéficié d'un esprit de liberté que n'avaient pas la plupart des Noirs.

Ellis est un des rares musiciens de la Nouvelle-Orléans qui ne se soit pas spécialisé dans le Dixieland et le RnB. Il s'était orienté très tôt vers le jazz proprement dit. «  Ce ne sont que les plus curieux d'entre nous qui se sont intéressés au jazz  », commente-t-il. Ellis est un très bon pianiste qui a vécu de près cette émulation culturelle, celle de la montée vers le nord, à Philadelphie ou Detroit, de gens comme Tommy Flanagan, Ron Carter, Paul Chambers, Donald Byrd et les frères Jones (Hank, Elvin et Thad). C'est aussi un pédagogue hors pair, un axe autour duquel gravite le gratin jazzistique actuel. Pour ne citer que les plus connus : Terence Blanchard, Marcus Roberts, Marlon Jordan, Harry Connick Jr. En 1962, à New York, il côtoie Nat Adderley puis, en 1980, le grand Art Blakey avec lequel il enregistre. Ils sont d'ailleurs accompagnés par Wynton, qui n'a que 19 ans à l'époque. Pédagogue dans l'âme, Ellis dispense son savoir dans diverses universités (Breux Bridge et Richmond en Virginie), mais surtout à la NOCCA de 1974 à 1986 (New Orleans for Creative Arts).

Implanté définitivement à la Nouvelle-Orléans depuis 2001, il participait tous les vendredis soirs à une sorte de boeuf traditionnel au club Snug Harbor sur Frenchman street. Depuis Katrina et le départ forcé de nombreux musiciens de la Nouvelle-Orléans, Ellis a du mal à réactiver ces rencontres hebdomadaires, aussi joue-t-il davantage en piano solo, avouant modestement que c'est pour lui un défi presque impossible à tenir, que seul le grand Monk aurait pu relever ce gant avec aisance. Avec beaucoup de ses anciens élèves, Ellis joue également un rôle actif au sein de la NOAHH (New Orleans Area Habitation for Humanity), une association humanitaire qui milite pour la reconstruction de l'habitat après l'ouragan. Enfin, il anime le Ellis Marsalis Center for Music, un lieu d'enseignement et de concert qui défend la tradition musicale louisianaise.

En dehors d'une discographie personnelle assez fournie, depuis les années 80 à nos jours, il rejoint parfois ses fils pour graver un CD familial. En 1982, ce sera Father And Sons , en 2001 : Marsalis Family, A Jazz Celebration . Il croise ponctuellement l'un ou l'autre Marsalis. En 1994, il collabore avec Wynton pour le Vol. 3 de Resolution Of Romance , en 96 avec Branford pour Loves One , en 84 avec Delfeayo pour Joe Cool Blues , en 98 avec Jason pour Twelve's It , en 2006 les voilà tous réunis à Marciac pour un concert exceptionnel.

Les enfants Marsalis ont baigné dans ce bouillon de cultures, dans cette effervescence où la musique n'est pas un entertainement , mais la force vive d'un combat pour la dignité. L'esprit de révolte de Branford y prend sa source, de même l'excellence protéiforme de Wynton, les multiples compétences de Delfeayo, tromboniste et producteur, ou les inclinations caribéennes de Jason.

Michèle Martin

... la suite dans Blues Again ! N°15