Le chaudron magique
Blues, jazz, funk et tutti quanti... La Nouvelle-Orléans était là au début de bien des aventures musicales du siècle dernier. Alors que Katrina a mis la ville à sac, retour (forcément non exhaustif) sur quelques faits, gestes et légendes de cette great black music , née dans le bayou.
Le jazz et le blues n'ont pas été inventés en un jour par une seule personne, mais doivent sans doute tout à la Nouvelle-Orléans. Ils y sont nés dans leurs formes primitives, et la métropole reste dans l'inconscient collectif ce berceau, cette terre promise des musiciens, même si d'autres villes, comme Chicago et New York, joueront un rôle décisif dans l'affirmation de ces musiques noires.
Elles y sont nées parce que la Nouvelle-Orléans était la seule ville des Etats-Unis où les esclaves étaient autorisés à posséder tambours et instruments de percussion, avec lesquels ils pratiquaient leurs rites vaudous . La ville, passée en mains espagnoles, françaises et néerlandaises, convoitée par les Britanniques, accueillait volontiers les émigrés haïtiens.
A la Nouvelle-Orléans, on s'est toujours massé pour célébrer, parader. C'est ainsi que de fêlés esprits auront rapidement l'idée d'introduire des cuivres à ces marches et danses rituelles. Les pauvres, les riches, les Blancs, les Noirs, les Créoles et d'autres, tout le monde y assistait. La faune des bars et bordels de Storyville, le quartier réservé à la prostitution entre 1897 et 1917, se prêtait plus que toute autre à l'émergence de nouvelles formes de divertissement. Les Noirs y retrouvaient le goût de la liberté dans cette ville qui en avait été le symbole. Dès le 18 e siècle, le statut de personnes de couleur libre était entré en vigueur. L'émancipation des esclaves était une chose admise et relativement fréquente. Les Blancs, quelque peu effarés face aux codes vaudous, avaient rejeté l'idée d'une pratique totalement clandestine, et autorisé les Noirs à se retrouver chaque dimanche à Congo Square pour leurs célébrations...
REQUIEM POUR BUSH
Dopés à l'incompétence, George W. Bush et son administration ont vite été rattrapés par la patrouille dans leur façon de gérer la catastrophe. La preuve dans un docu-fleuve mis en forme par Spike Lee, montage d'images bouleversantes, inimaginables, et de témoignages édifiants. Qui confirme que les Noirs américains ont encore trinqué.
Le 2 septembre 2005, le rappeur Kanye West balance à la télé américaine, lors d'un concert caritatif au profit des victimes de Katrina, que « George W. Bush n'en a rien à faire des Noirs ». La déclaration prend tout le monde de court et se répand comme une traînée de poudre. Parce que Kanye West dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, notamment parmi la communauté noire. Incurie, incompétence, absence, laxisme, les griefs à l'encontre de la Maison-Blanche sont nombreux en cette fin d'été 2005, cette période post-Katrina qui n'en finit pas de finir.
C'est le coeur du documentaire fleuve (4 heures) que réalise Spike Lee, quelques mois après la catastrophe. ' When The Levees Broke: A Requiem In Four Acts ' est diffusé sur HBO en août 2006, et montre à quel point Spike Lee est très, très en colère. Le metteur en scène reste persuadé que les digues de la Nouvelle-Orléans ont été dynamitées intentionnellement, entraînant les inondations que l'on sait, afin de protéger les quartiers blancs plus riches, quitte à sacrifier les populations noires. Déjà, lors du passage de l'ouragan Betsie en 1965, une telle hypothèse avait circulé. Spike Lee épingle surtout l'action (ou la passivité) de l'administration Bush qui, sachant pourtant que Katrina approchait, n'a pris aucune mesure et fut incapable, ensuite, de venir en aide aux sinistrés...
Katrina au plus près, et même plus...
TEMOIGNAGE de CHARMAINE NEVILLE
La soeur des Neville Brothers y était. Elle a vécu le drame au plus près, au plus fort, au plus horrible. Son témoignage (traduction d'une interview accordée une semaine après Katrina) nous replonge dans la détresse, la lâcheté et l'incompréhension. Effrayant !
« Je me trouvais chez moi quand tout a vraiment commencé. En déferlant, l'ouragan a soufflé tout le côté gauche de ma maison et l'eau s'est engouffrée à l'intérieur comme un torrent. J'étais alors avec mon voisin, un vieil homme, nos chiens et nos chats. Nous essayions de nous protéger mais l'eau montait tellement vite que nous avons dû abandonner la maison et nous réfugier sur le toit d'une école avec d'autres personnes. Nous y avons trouvé de la nourriture à cuisiner pour tout le monde.
Ça a vraiment commencé à tourner mal le deuxième jour. Nous n'avions plus assez de vivres ni d'eau, nous n'avions plus rien et les gens continuaient d'affluer ...
Interview accordée le lundi 5 septembre 2005, une semaine après le passage de Katrina. Source : www.counterpunch.org/neville09072005.html
Katrina, en chiffres
Katrina, c'est :
Des vents à plus de 249 km/h
711 plates-formes et puits pétroliers fermés
80 % des quartiers d'habitation inondés à cause de la rupture des digues
300 000 personnes prisonnières des eaux, dont plus de 20 000 bloquées dans le Superdôme
500 membres de la Garde nationale déployés avant l'envoi de 50 000 soldats
60 pays qui ont offert leur aide aux Etats-Unis
Plus de 1 000 morts à la Nouvelle-Orléans
Les dégâts causés par Katrina ont coûté plus de 100 milliards de dollars
Katrina a dévasté plus de 235 000 km 2 de terres (la moitié de la France)
Une ville sans enfants
Pour savoir ce qu'est devenue la scène musicale de la Nouvelle-Orléans, nous avons interrogé séparément deux témoins indirects de la scène, un bluesman, Juju Child, et un écrivain-critique de jazz, Jacques Aboucaya. Leurs réflexions se croisent ici comme s'ils avaient participé au même repas.
Julien Capel, Tristan Sicard
... la suite dans Blues Again ! N°15