Blues Again : Après avoir vécu une dizaine d'année en France tu es retourné définitivement aux Etats-Unis. Ta réputation y est-elle maintenant complètement acquise ?
Bernard Allison : On peut dire ça, oui. Notre groupe est un de ceux qui tournent le plus au pays. Nous avons la chance d'avoir des fans fidèles qui reviennent à chaque concert. Je dis toujours : Je ne m'attends pas à ce que les salles soient remplies, ni que tout le monde nous aime , mais juste : Donnez-nous une chance, venez nous voir, on est des mecs sympas, c'est une affaire de famille ! Chaque show est une réunion de famille. J'ai envie qu'en sortant du concert, les gens se disent : Wow, c'est comme si j'étais avec mon frère ou ma soeur ! On ne se prend pas pour des stars, on n'est pas les meilleurs... mais personne ne fait ce qu'on fait. Mon père disait : Je ne suis pas meilleur que qui que ce soit, mais ce que je fais, personne ne peut le faire .
Luther est considéré en France comme l'un des bluesmen majeurs, à côté de BB King ou de John Lee Hooker. Pour les Américains aussi ?
Bien sûr. Quand il est rentré au pays et qu'il a sorti son premier album chez Alligator, on l'a tenu pour le nouveau roi du blues. Les magazines comme Blues Revue le couronnaient Nouveau roi du blues . A vrai dire j'étais assez en colère : il n'était pas si nouveau que ça dans le métier. Il était américain, et les Etats-Unis n'avaient pas les idées larges. C'est pourquoi il s'est installé en France. Et moi aussi ! On n'avait jamais pris la peine de l'interviewer aux Etats-Unis et, tout-à-coup, le voilà bombardé nouveau roi . C'est un bon indice de la mentalité américaine dès il s'agit de blues. Des milliers de groupes géniaux n'obtiennent pas la reconnaissance qu'ils méritent. On retient seulement les trois meilleurs. Et maintenant, qu'est-ce qui se passe ? On est en train de perdre tous nos anciens. BB King vieillit, ce n'est plus qu'une question de temps. Buddy Guy vieillit, lui aussi. Alors, qui est la prochaine génération ? Qui va enfin dire : Bon, il faut donner une chance à ces gars-là ? Il faudrait qu'on évolue. Qu'on commence par écouter les nouvelles chanteuses, les femmes guitaristes, avant d'essayer de prédire qui sera le prochain Stevie Ray Vaughan.
Mon père s'est installé en France à la fin des années 70 parce qu'il n'avait pas la considération qu'il méritait aux Etats-Unis. Il voulait vivre dans un endroit où il aurait l'occasion de jouer ce qu'il voulait vraiment, pas ce qu'on lui imposait. Ce qu'il a beaucoup apprécié quand il est arrivé en France (et moi aussi), c'est la façon dont les gens nous ont traités : comme si nous étions, nous-mêmes, des Français. Ça devrait être comme ça partout. En France, il y a une ouverture d'esprit très différente, au niveau musical notamment. J'ai beaucoup appris ici, sur les rythmes africains, les percussions, la batterie... Des choses que je n'avais jamais entendues avant. L'approche est vraiment différente, ici.
Sur ton nouveau disque, Chills & Thrills , tu as repris le titre de ton père ' Serious '. Pourquoi ce titre-là ?
' Serious ' est la chanson de mon père que je préfère. J'ai quand même attendu d'être capable de la chanter, elle est très difficile. Ma voix est beaucoup plus grave que celle de mon père. Toutes les parties de guitare, je les connaissais par coeur, mais je devais transposer la chanson dans une tonalité qui me corresponde vraiment et c'est un autre travail. Finalement ma voix a évolué, changé et à présent je suis capable de la chanter. Je suis curieux de voir comment le public va l'accueillir car beaucoup de gens ici la connaissent bien.
Chills & Thrills est ton treizième album. Avec autant de disques à ton actif as-tu déjà songé à publier une compilation ?
Hmm... Difficile à dire. On essaie d'enregistrer un album tous les deux ans, donc j'ai toujours suffisamment d'idées pour construire de nouveaux disques. C'est plus intéressant que de rassembler de vieux titres. Chills & Thrills vient de sortir, je ne sais pas encore comment le public va l'accueillir mais je suis plutôt confiant.
Vincent Mehl et Laure-Lou Schwach
... la suite dans Blues Again ! N°14