Donnie McCormick
Le miraculé de Fort Alamo

S'il est un groupe dont les membres méritent l'appellation rageante de 'héros oubliés', ceux du Eric Quincy Tate se posent un peu là. Au milieu des années 60 Donnie McCormick, Tommy Carlisle, David Cantonwine et Joseph Rogers révolutionnèrent discrètement le rock du Sud, jetant les fondations d'un style dans lequel s'illustreront, avec davantage de renommée, le Allman Brothers Band , ZZ Top et Lynyrd Skynyrd. Pourquoi Eric Quincy Tate ? 'Eric' pour Eric Burdon. 'Quincy', port d'attache de l'USS Essex, porte-avions où le groupe s'est officieusement formé. 'Tate', nom d'un camarade de pont particulièrement haut en couleurs.

Épaulé par Luc Brunot présentateur de: 'Radio Blues Intense' (RBA FM Auvergne/Limousin), 'All Blues' et 'Dixie Rock' (RCF Corrèze), Mudcat interviewe, depuis Atlanta, Donnie McCormick, le batteur fou d'EQT.

Mudcat : Difficile, en Europe, de collecter des infos sur toi et sur Eric Quincy Tate, ton groupe légendaire. Ni d'ailleurs sur aucun des groupes dans lesquels tu as joué ! Bon, toi, qui es-tu ?

Donnie McCormick : Ben, je suis né en 1944 à Kingsville, Texas. Vers 1959 je jouais déjà de la batterie dans un groupe, et j'en joue maintenant depuis 45 ans ! En 1963 j'ai rencontré le guitariste Tommy Carlisle, qui rejoignait le groupe dans lequel je jouais alors, The Kings . Plus tard, Tommy et moi avons fait notre service militaire sur le même porte-avions. Coup de bol. Bon, on s'est arrangé un peu avec les numéros de série de nos immatriculations militaires pour en arriver là. Deux autres membres des Kings faisaient partie de l'équipage. On a monté un orchestre à bord et joué partout en Europe. C'est plus ou moins sur ce bateau qu'est né le projet du Eric Quincy Tate. C 'était simplement logique.

Vous jouiez partout en Europe...

On sillonnait l'Europe, et on jouait très souvent. On jouait s ur le bateau mais aussi à l'extérieur. On a fait un tabac en Norvège. Notre renommée a rapidement dépassé le cadre du navire. Ils nous aimaient vraiment. Ça n'a pas pris longtemps avant que l'info se répande à travers l'Europe. Tout est si proche, là-bas. On a joué à Malte, en France, en Norvège, en Angleterre... Ce fut l'une des rares occasions pour EQT de déborder ses frontières. Il y avait un autre groupe à bord, celui de l'amiral. Il disposait d'un bus de tournée bien sympa. Nous quatre avions également le droit de l'utiliser. On nous débarquait, on jouait, ils nous récupéraient sur le quai.

Est-ce que vous jouiez du rock'n'roll ?

Du rock'n'roll et du rhythm'n'blues . Parfois on devait bricoler un sèche-cheveux, en faire une espèce de transformateur pour que les amplis fonctionnent !

Pourquoi ' Eric Quincy Tate '  ?

Ça sonnait ' British invasion ', je trouvais ce nom british, on l'a gardé.

Avant l'album chez Cotillion (1969), tu as enregistré un single : ' Blowing The Clouds Away '...

Personne ne connaît ce titre ! Ça devait être vers 64... ou 66. En fait, on a enregistré pas mal des singles live, on a fait la connaissance d'un DJ, il nous a immédiatement programmés à la radio. Le disque était à peine sorti, qu'on entrait déjà dans les charts. On a également enregistré un 45-tours en 65 : LCB. Liquor Control Board . On a décroché un hit au Texas avec ça, et un hit national. Ça nous a permis de figurer à l'affiche de shows importants.

Tony Joe White est de la même ville que moi. En 69, il travaillait dans un bar, moi dans un autre. Tony a contacté Phil Walden, manager d'Otis Redding et fondateur de Capricorn Records. Tony s'est arrangé avec lui et m'a proposé le deal. On est entré en studio, on écrivait deux titres par jour, et... on avait de très bons musiciens pour cet album. La photo de la pochette, avec Tommy Carlisle, David Cantowine et Joseph Rogers, a été prise dans la maison de Tony Joe à Memphis. Tony lui-même joue sur l'album.

Qui étaient les Dixie Flyers , présents sur le disque ?

Le groupe de Kris Kristofferson. De super musiciens de studio, eux aussi. Mike Eliot tenait le clavier, Samy Kresson la batterie, on avait le bassiste d'Elvis Presley et le guitariste, Charlie Freedman, jouait aussi avec Elvis. Et tous ceux des Memphis Horns (en sextet à l'époque) . Nous avions rencontré David Cantowine et Joseph Rogers avant notre service militaire, dans un night-club, le Muddy Turtle . Cette fois encore, ils sont passés par hasard, pile au moment où nous décrochions ce contrat d'enregistrement. On devait prendre la route, mais mon bassiste était réticent à cause de son gosse. On a donc recruté David et Joe. Ils avaient 17 ans à l'époque, j'en avais 25. Après la tournée, nous sommes restés ensemble.

Comment définirais-tu le style musical de cet album ?

Pour moi, c'est du rhythm'n'blues. Beaucoup de personnages importants ont produit cet album, Jerry Wexler ou Tom Dowd. Dans ce sens, ça a été encore plus balèze que je ne pouvais l'imaginer. Une info circule sur Internet, selon laquelle Tony Joe aurait ruiné le groupe. Mais non ! Et j'insiste : c'était un cadeau de travailler avec quelqu'un comme lui. Grâce à lui, on a eu la chance de rencontrer l'un des plus grands : Jerry Wexler. Le rêve devenait réalité. C'était mon premier contrat professionnel, et avec Atlantic Records de surcroît. Encore aujourd'hui, je trouve que ça reste un bon album, même s'il s'est mal vendu. Le groupe ne sonnait pas vraiment ainsi sur scène, mais c'était quand même notre musique. On tournait pas mal, et je suis à peu près sûr qu'on n'a jamais joué un titre de l'album sur scène ! On les écrivait à l'hôtel, on les enregistrait, on les oubliait, on jouait autre chose ! Aujourd'hui, j'en reprends quelques uns parfois.

Dan Dudeck, alias Mudcat, 2005

... la suite dans Blues Again ! N°14