Atlanta
La volupté du vieux Sud

Dan Dudeck, alias Mudcat : «  La Géorgie est baignée d'une vraie douceur de vivre. Les gens y sont tolérants. La population d'Atlanta est assez mélangée, mais avec un bon équilibre des populations noires, blanches et hispanos. Ces communautés s'entendent bien. Certes, il y a des quartiers pauvres, des quartiers traditionnellement noirs, blancs ou hispaniques, mais pas cette notion de ghetto qu'on trouve dans d'autres villes.  ».

Ragtime-blues au Royal Peacock

Decatur, à swing et à sang

Il était question d'élire un gouverneur. Depuis quelque temps l' Atlanta Journal Constitution et le Georgian faisaient leurs choux gras du harcèlement sexuel que les Noirs étaient supposés exercer sur les Blanches. «  Remettons ces Nègres à leur place !  » Ce genre de Une rythma la campagne électorale jusqu'à ce jour de septembre 1906. Le samedi 22, une populace blanche en état d'ébriété s'était rassemblée sur Decatur street. Dix mille à attendre ainsi dans la rue chaude de la ville. Dix mille ! À attendre quoi ? Le signal de l'émeute. «  Tuons tous ces Nègres !  », hurla quelqu'un. 23 ans plus tard, au numéro 501 de l'avenue Auburn, naîtrait un enfant qu'on prénommerait Martin Luther.

Vitrine moderne du vieux Sud, Atlanta avait digéré l'humiliation de la défaite que l'armée nordiste lui avait infligée quarante ans plus tôt. Aujourd'hui c'était une ruche en plein boom où le travail ne manquait ni pour les Blancs ni pour les Noirs. Des universités noires formaient l'élite de la communauté. Une classe moyenne de couleur affleurait, mais la ville demeurait paradoxalement l'une des métropoles sudistes les plus ségréguées.

L'élite noire, qui jouait un rôle croissant dans les affaires de la ville, commençait à effrayer l'opinion blanche. La population d'Atlanta explosait depuis vingt ans. En 1900, elle comptait 89 000 âmes, noires pour 35 000 d'entre elles. Dix ans plus tard, les gens d'Atlanta étaient 150 000. La bonne fortune de la ville rejaillissait sur ses résidents blancs, mais aussi sur ses résidents noirs qui devenaient de redoutables concurrents sur le marché du travail.

Atlanta ne s'était pas édifiée sur le croissant du tabac, elle restait tributaire de la monoculture du coton. Le bo weavil balaya cette économie vers 1920, puis la crise de 1929 extermina ce qu'il en restait. Dans un vent de panique, un nombre spectaculaire de ruraux affluèrent dans les faubourgs d'Atlanta. De 155 000 en 1910, la population de la ville passa à 200 000 âmes en 1920, 270 000 en 1930, 300 000 en 1940, tandis que la Géorgie perdait 50 % de sa jeunesse, partie chercher du travail ailleurs.

Pour canaliser ce déferlement de migrants noirs, une première tentative de zonage ghettoïsa les campagnards à l'intérieur d'une demi-lune qui chevauchait le sud de Decatur street et le nord d'Auburn avenue. Dans ' Red River Blues ', son histoire du blues de la Côte Est, Bruce Bastin signale ce nouveau périmètre, noir à plus de 98 %, qui accusait un nombre effrayant d'homicides, comme le creuset de la musique régionale.

Jusqu'au Labor Day de 1922, le Ku-Klux-Klan d'Atlanta fut peu enclin aux démonstrations publiques. Ce jour-là le Klan défila ostensiblement. La population porta un membre du KKK à l'hôtel de ville. Le gouverneur et le président de la Cour suprême en faisaient déjà partie.

Mudcat : « Il y a très longtemps, quand la région n'était peuplée que d'Indiens, deux routes commerciales se croisaient déjà ici. Les Blancs sont arrivés, les deux pistes ont été élargies par le passage des chariots, puis elles sont devenues deux lignes ferroviaires importantes. A leur carrefour prospérait un village appelé Terminus. Il prit ensuite le nom de Marthasville puis celui d'Atlanta. Cette région n'a jamais été isolée, c'est pourquoi sa musique est si diversifiée.

« Dans les années 1890 en Géorgie, c'était l'heure du ragtime, du dixieland, du jazz et des pianistes. Les chansons populaires venues de Broadway se vendaient sur de petits feuillets (paroles et musique). Tout un chacun pouvait se les procurer et les interpréter.  »

Des boxeurs d'ivoire comme Little Brother Montgomery faisaient les beaux jours de cette scène, au Eighty-One ou dans les pinèdes à térébenthine alentours (la région en est toujours grosse productrice). Sur Decatur street, le Eighty-One Theater ouvrit vers 1908. C'était une arène de 1 500 fauteuils qui se spécialisa tout de suite dans le vaudeville, accueillit des minstrels-shows itinérants et mit à l'affiche ce que le blues féminin comptait de plus illustre. Mamie Smith ou Ma Rainey s'y faisait accompagner par les pianistes du coin, Georgia Tom Dorsey (' le père du gospel ') par exemple. Le Eighty-One devint un cinéma bien plus tard, et fut rasé en 1968 pour permettre l'extension du campus universitaire et l'érection du Georgia State Building. Les célèbres frères Perryman (Speckled Red et Piano Red) faisaient partie de ces sonneurs de commodes qui, selon Bruce Bastin, avaient un doigté particulier, et le transmirent à de nombreux bluesmen de passage.

Le froufrou des guitares

En 1964 Higginbotham, un tromboniste de l'époque, évoqua pour Downbeat la scène d'Atlanta sans jamais citer le nom d'un guitariste ou d'un bluesman. Georgia Tom Dorsey, lui, se souvenait avoir rencontré quelques guitaristes et fiddlers, mais toujours à la campagne, jamais intra-muros. En fait les bluesmen étaient bel et bien là, mais pianistes et guitaristes formaient deux castes qui ne se fréquentaient pas. Les coureurs de manche se subdivisaient eux-mêmes en deux fratries qui se méprisaient tout autant : les indécrottables culs-terreux de la bande à Peg Leg Howell, et des guitaristes plus urbains comme Buddy Moss, Blind Willie McTell ou Curley Weaver.

Mudcat : «  Les influences vinrent de partout, du nord, du sud, des colons européens comme les Irlandais qui développèrent le bluegrass, des Indiens et des Africains. La musique d'Atlanta résulte vraiment d'un mélange de cultures. A l'inverse, le blues du Delta est resté longtemps très pur à cause de son isolement, sur ces grandes plantations où travaillaient des milliers de personne.

«  Dans les années 20 c'était sur Auburn avenue, dans le quartier noir d'Atlanta, que ça se passait. Spécialement dans un lieu qui s'appelait le Top Hat Club, et deviendra plus tard le Royal Peacock. Top Hat ou Royal Peacock, le club programmera les plus grands noms du music-hall, de Bessie Smith à Otis Redding en passant par Count Basie.  »

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Christian Casoni

... la suite dans Blues Again ! N°14