Jacques
Demêtre
2 - Le bonheur d'avoir eu raison

2EME PARTIE - Nous étions là, dans la boutique de Joe Von Battle. Il y avait un soleil éclatant sur Hastings Street, l'éclairage était parfait. Je dis à Hooker : 'J'aimerais vous photographier dans la rue, avec votre guitare'. Il a pris sa guitare et j'ai tiré ces deux photos qui ont été reproduites à des centaines d'exemplaires un peu partout.

Blues Again : Quand entrez-vous à Hot Jazz ?

Jacques Demêtre : En 1954. Le monde du jazz était alors divisé en deux clans : les tenants de Panassié et ceux de Delaunay. Panassié était partisan d'un jazz traditionnel, Delaunay et quelques autres tenaient pour le jazz progressiste de l'époque, Gillespie, Parker... Panassié se livrait à des polémiques incroyables dans des papiers qu'il faisait publier par Le Bulletin du Hot Club de France , un mensuel de petit format et d'une trentaine de pages. C'était un homme violent à la parole venimeuse. Il reprochait à Delaunay son amour du be-bop. Pour parer ces attaques, Delaunay a recruté (... c'est un grand mot, tout le monde travaillait bénévolement à Jazz Hot ) un de mes amis, Gérard Conte. Conte était spécialiste du style Nouvelle-Orléans, il connaissait tout sur Bunk Johnson. Un jour, Delaunay demande à Gérard Conte : Est-ce que tu connaîtrais quelqu'un qui pourrait nous parler du vrai blues ? Car on se doutait que quelque chose se dissimulait derrière le jazz. Conte m'a contacté. J'amassais des 78-tours depuis cinq ans, je commençais à avoir une bonne connaissance du ' vrai blues '. J'ai commencé par chroniquer des disques et, de temps en temps, je signais un article sur John Lee Hooker, Sonny Terry, Champion Jack Dupree ou Muddy Waters.

Comment était l'ambiance à Jazz Hot  ?

À vrai dire, je n'y étais pas très à l'aise. Les inconditionnels du jazz méprisaient les quelques amateurs de blues que nous étions. Les amateurs et les musiciens de jazz considéraient généralement que les musiciens de blues ne jouaient pas bien de leur instrument, les guitaristes ne savent pas tenir les doigtés , etc. Ils trouvaient le blues trop répétitif et n'en saisissaient pas l'essence. Au sein de Jazz Hot , si Delaunay et André Clergeat me soutenaient, on me prenait surtout pour un énergumène qui a ses lubies. Et puis, Delaunay voulant renouveler l'équipe, Hodeir a pris la direction du magazine pendant deux ou trois numéros. Hodeir est un musicien super-classique, dans la lignée de Boulez, mais converti au jazz. Selon lui, le blues se figeait dans ses trois accords, il véhiculait quelque chose dont le jazz pouvait se passer. Hodeir considérait que ce que le jazz avait de plus riche, c'étaient les harmonies. Le be-bop a développé encore plus loin cette recherche harmonique, j'y retrouvais toutes les complications qu'on rencontrait dans la musique classique européenne. J'ai quitté Jazz Hot vers 1964 pour des raisons familiales.

Vous croisiez Boris Vian à Jazz Hot  ?

Oui, de temps en temps, mais on ne peut pas dire que je l'aie connu. À Jazz Hot , on attendait impatiemment ses prises de bec avec Panassié. Les articles de Boris Vian contre Panassié étaient des monuments ! Mais ça s'est calmé avec le temps et, actuellement, j'ai de très bons rapports avec quelques ancien panassiéistes comme André Vasset.

Vous disiez avoir rencontré Sonny Terry et Brownie McGhee...

En 1958, ils donnent un concert à Londres. Dix ans plus tard, je ne me serais pas dérangé pour aller les voir à Paris. En 58, leurs noms étaient encore magiques. J'étais célibataire, je pouvais décider quelque chose et m'exécuter cinq minutes plus tard. Je pars donc pour Londres et je les rencontre. Ils incarnaient ce folklore noir qu'avaient lancé les Lomax, et que relayait ce qu'on appelait le ' Greenwich Village ', ces gens qui s'évertuaient à mettre une coloration politique dans les textes de blues. Non sans raison d'ailleurs. Sonny Terry et Brownie McGhee ont eu beaucoup de succès en Angleterre, les salles étaient toujours pleines. J'ai passé quatre ou cinq jours avec eux, on ne se quittait pas, j'allais les trouver à leur hôtel, j'ai assisté à leur séance d'enregistrement pour Nixa.

Christian Casoni

La suite dans Blues Again Numéro 12