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Ike Turner
The Man
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L'homme est debout, définitivement de retour. L'an passé, lors de sa tournée française, nous avons rencontré un artiste affable, très en forme. Au club Lionel Hampton puis dans différents festivals, il nous a impressionnés par son énergie et sa sincérité. A 71 ans, Ike Turner, déjà dépositaire de la mémoire du rock'n'roll, entend dépoussiérer le blues. Après l'autobiographie « Taking back my name »(1999), après l'album Here And Now (2001, nominé « Come back album » de Memphis), enfin, après une contribution à la série des Scorsese dans « Road To Memphis », c'est d'une véritable résurrection qu'il faut parler.
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Blues Again : Vous avez grandi à Clarksdale dans le Mississippi. La vie était dure à cette époque?
Ike Turner : À l'époque, je ne m'en rendais pas vraiment compte... Elle était agréable pour moi. Je suis retourné à plusieurs reprises à Clarksdale. La dernière fois, c'était il y a quatre mois. Je suis passé par là quand on m'a remis un CCN Awards pour mon album Here And Now . Ma ville natale a beaucoup changé. Elle s'est transformée en ghetto, elle est minée par la pauvreté, elle est tombée dans un état de délabrement total. Par contre Memphis, la ville où j'ai reçu ce prix, me paraît en meilleur état aujourd'hui que jadis.
Adolescent, vous avez été DJ pour une radio locale...
La station de radio s'appelait WROX. On n'y faisait pas d'interviews, on se contentait de passer des 78-tours. Je m'amusais à passer de fausses annonces publicitaires, des petits sketchs au sujet d'un canard. Je disais : « J'ai un canard à vendre, je ne le vous fais pas à 5 dollars, mais à 4,65 », ce genre de choses, quoi . (Rires.)
Vous avez choisi la musique après avoir écouté Pinetop Perkins ?
Exactement. Quand on pense que Perkins a 90 ans maintenant... Il est passé chez moi il y a trois mois, il joue toujours du piano. Je me souviens du jour où je l'ai vu jouer pour la première fois, je sortais de l'école. J'étais totalement fasciné. Je ne connaissais pas encore sa musique, et je peux vous dire qu'il y mettait toute son âme. Je n'avais jamais vu quelqu'un jouer comme ça, c'est tout juste si je pouvais suivre le mouvement de ses doigts quand il jouait du boogie. Ma carrière, je la lui dois. Pour la musique, Perkins fut le début de ma vie. Tout bonnement !
Vous avez commencé par le piano, puis est venue la guitare...
Le piano a toujours été mon instrument. J'ai commencé la guitare parce que dans le Mississippi, à l'époque, on avait du mal à trouver des guitaristes. J'en ai quand même rencontrés quelques-uns comme Earl Hooker. Mais ce type avait la manie de disparaître... Au moment du concert, on apprenait qu'il avait filé à Chicago pour jouer dans un club ! Un beau jour je me suis rendu à Memphis et je me suis payé une guitare. C'est à partir de là que j'ai vraiment commencé à pratiquer l'instrument. J'avais dans l'idée qu'une guitare me rendrait célèbre plus vite. Mais en studio, c'est toujours au piano que je crée.
Fats Domino, Little Richards sont considérés comme des pionniers du rock'n'roll. Vous ne bénéficiez pas de la même considération. Pourtant votre influence a été déterminante, non ?
À vrai dire, je n'en sais rien. Je ne sais pas si Rocket 88 fut le premier disque de rock'n'roll parce que, pour moi, c'était du rhythm'n'blues. On m'a inscrit au Rock'n'roll Hall of Fame en mémoire de ce prétendu premier disque de rock. Oui, ce disque fut sûrement à l'origine de cette musique qu'on a appelé rock'n'roll par la suite. Je m'explique : dans le Sud les radios ne passaient pas de musique noire. Un Blanc nommé Doey Philips , qui s'occupait d'une station à Memphis, a enfreint la règle. Doey était un ami de Sam Philips, le propriétaire de Sun Records. Un jour Doey Philips a passé Rocket 88 , le disque que j'avais enregistré chez Chess. Résultat : tous les jeunes Blancs se sont précipités pour l'acheter. Du coup Sam Philips s'est dit : « Si je peux trouver un jeune Blanc capable de chanter comme un Noir, je fais un carton ! ». Il a trouvé et signé Jerry Lee Lewis et Elvis. Ils ont appelé cela rock'n'roll mais c'était du rhythm'n'blues. Et pour te dire la vérité, je me contrefiche de savoir si ce disque a été le premier enregistrement de rock'n'roll ou non !
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Vous avez travaillé avec Phil Spector. A-t-il changé votre façon d'enregistrer ?
Non, mais ce type est un génie. Personne n'a produit des enregistrements comme lui. Phil Spector, c'est le type qui prend dix pianistes, les fait jouer ensemble; puis il prend quinze guitaristes et les fait jouer ensemble, il ajoute de l'écho comme il a fait sur le titre River Deep, Montain High ... Il y a 70 choristes derrière qui font Doo-doo , et le plus fort c'est qu'à l'écoute, vous ne vous rendez pas compte qu'il a mis en place tout ce dispositif. Il a fait la même chose avec les Ronettes. Ce type est génial... tout simplement génial ! (Rires.)
Dans les années 70 de nombreux artistes, Frank Zappa, Marvin Gaye, les Rolling Stones ou Prince, sont passés par les studios Bollic Sound de Los Angeles. Pensez-vous que les basic rules que vous avez pu leur transmettre se ressentent encore dans le rhythm'n'blues actuel ?
Quand j'écoute les Stones, je ne mesure pas vraiment mon influence sur eux. À l'époque je fréquentais beaucoup Brian, c'était mon pote. Je ne connaissais ni Keith ni Mick. Quand nous avons été invités à Londres avec Tina, on ne voulait pas du groupe avec les Ikettes, on voulait seulement Ike et Tina. Puisque c'était comme ça, j'ai décliné la proposition. Les choses se sont finalement arrangées grâce à Brian, il a lancé ainsi notre carrière là-bas. Les Stones ont surtout été influencés par Muddy Waters. C'est Muddy que j'entends dans la voix de Mick. Le rock'n'roll, c'est dans la guitare qu'il sonne. Chez Prince avec son falsetto, chez Buddy Guy, chez Little Richards, je sens mon influence. D'ailleurs Little Richards avoue lui-même qu'il m'a intégralement copié !
Il prétend également qu'il a vraiment compris ce que signifiait jouer du piano lorsqu'il vous a vu derrière l'instrument...
C'est ce qu'il a dit. Et donc, on peut le croire...
Des musiciens comme Taj Mahal incluent d'autres musiques à la leur. Cette démarche vous semble-elle nécessaire pour faire évoluer le blues?
Vous savez, n'interprétez pas mal ce que je vais vous dire, mais quand j'entends certains groupes jouer du blues, j'ai vraiment l'impression qu'ils font tous la même chose... Albert King sonne comme BB King, BB King sonne comme Freddy King... Je pense que le blues peut offrir davantage. On peut jouer du blues comme je le fais actuellement. J'ai inuguré un truc : je prends un beat de hip-hop, j'y ajoute un beat de blues et j'y mets des paroles marrantes. Pas le genre (il fredonne :) « Ma femme m'a quitté, bla-bla-bla » (Rires.) Aujourd'hui dans le rhythm'n'blues, il n'y a plus de Ray Charles, plus d'Aretha Franklin, tout le monde fait du rap ou de la house. Moi, je me donne la liberté de prendre un beat de house, de prendre du blues et de mélanger les deux. Personne n'a jamais fait ça avant moi. C'est cette trace que je veux laisser. Mon prochain album, Mannix , en sera le reflet. À mon avis, ce sera le meilleur album de ma carrière. De cette façon, les stations de radio y trouvent leur compte. Les radios vous disent : « Nous ne passons que du rap. Pas de blues chez nous ». Moi, je me pointe : « OK, vous voulez du hip-hop ? En voilà ! » En fait, je leur sers du blues. C'est vers cela que je tends. Certains font la même chose avec le sampling, mais c'est pas mon truc. On se contente de prendre un beat et on joue dessus. J'aime pas ça. Salt'n'Peppa ont pris une chanson que j'avais écrite en 1961, I'm Blue , elles l'ont samplée et l'ont rebaptisée Shoop . Moi je dis qu'on doit être capable de fabriquer sa musique.
Au cours des dix dernières années, il semble que vous ayez joué davantage en Europe ou au Japon qu'aux États-Unis...
Ici, les gens ont une considération pour le blues que les Américains n'ont pas. Longtemps ils l'ont ignoré. Rendez-vous compte, quelqu'un comme BB King ne trouvait pas d'endroit où se produire. Avec les Beatles, et plus encore avec les Stones, les Yardbirds et Clapton, l'Amérique en a enfin pris conscience, et a pris aussi conscience qu'il existait une ville appelée Londres ! Je me souviens qu'à Londres il y avait un endroit appelé Middle Earth, une sorte d'immense entrepôt au sol de terre battue. Quatre groupes pouvaient s'y produire en même temps. Les Américains de passage pouvaient y entendre tous ces jeunes Blancs fous de blues. Dans ce domaine, c'est l'Amérique qui a emboîté le pas à l'Europe. En Europe, ce n'était pas la couleur de ta peau qui comptait mais la musique. Aujourd'hui, à Londres, on me parle encore de concerts que j'ai complètement oubliés. Le public ici prend le blues au sérieux, il est impliqué.
Avez-vous envisagé un jour de vous installer en Europe ?
M'installer ici ? Moi ? Figurez-vous que j'y pense depuis quelques mois ! Mais je ne sais pas vraiment où je pourrais vivre, et puis je ne parle pas français. On dit qu'il faut vivre dans un pays pour en connaître la langue, alors...
Vous avez créé un label, Ikon. Vous avez sorti votre dernier CD sur Ikon. Produisez-vous d'autres artistes ?
Effectivement, Here And Now est sorti sur Ikon. Je l'ai enregistré en partie chez moi, la batterie a été faite dans un studio de Memphis. Mais Ikon n'est pas mon label, il appartient à Rob Johnson. C'est Rob qui s'intéresse à d'autres artistes comme de blues comme Bottle Magic Music, pas que du blues d'ailleurs. Toute ma vie je me suis occupé des autres, Tina ou les Ikettes. Aujourd'hui j'ai envie de me consacrer à moi-même, à ma carrière.
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Quand vous aviez 64 ans, vous disiez que l'espérance de vie d'un Noir américain était de 65 ans. Aujourd'hui vous en avez 71...
Ce qui me tient à coeur c'est mon combo. Je ne sais pas comment l'appeler, c'est une combinaison de musiques. Toutes les musiques peuvent cohabiter. Vous savez, les musiques sont comme les peuples. Les gens se battent, pour quelle raison ? Pour du pétrole ? Pour de l'argent ? Pour de la terre ? La guerre ne résout rien. J'ignore comment ça se passe en France mais aux États-Unis, le gouvernement a dépensé des millions de dollars pour protéger le pays, tout ça pour rien. On envoie des jeunes de votre âge à la guerre, ils partent à l'armée parce qu'ils sont au chômage, qu'ils veulent se marier, gagner de l'argent... Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'ils se battent pour le pétrole. Je m'insurge contre ce système, qui envoie un gamin se battre dans un conflit qui n'est pas le sien, où il peut mourir d'une minute à l'autre. Imaginez son état mental quand il rentre au pays, il est foutu, il n'a plus aucun repère, on ne le soigne pas, on l'ignore. Parfois il rompt avec sa femme, il est expulsé de son appartement, il finit sans abri au coin de la rue. Non, c'est pas juste ! (Il s'est emporté. Rires.) Je ne fais plus de politique, j'en ai fait assez dans le temps... Mais il faut que ça change ! Je vais jouer au Japon, à Londres, tout le monde se retrouve dans la même musique. Pourquoi la vie ne ressemblerait-elle pas à ça ?
Vous avez été un grand découvreur de talents...
J'ai découvert Howlin' Wolf, c'est moi qui l'ai présenté à Sam Philips, et des tas d'autres musiciens. Je parcourais les grandes villes du Sud, j'interrogeais les gens, je faisais le tour des églises pour écouter les choristes, je prenais leurs coordonnées. Ce qui m'intéressait, c'était les voix. J'ai procédé ainsi avec les Everly Brothers... et ils ont assuré ma première bagnole, une Buick 49. Je n'avais même pas le permis !
Pourquoi avoir enregistré l'album live Resurrection ?
Nous étions passés dans pas mal de festivals. Quelqu'un du label Blues Power m'a contacté pour enregistrer le disque de la tournée. J'ai accepté. Ils ont finalement sorti l'album et m'ont suggéré de le baptiser Resurrection en m'expliquant que c'en était une : la mienne. Ma carrière redémarrait. La drogue m'avait fait tomber au plus bas. Pour finir, je me suis retrouvé en taule. Je me suis rendu compte que seule la musique comptait vraiment. En cela, la prison a été une bénédiction... Je serais probablement mort si je n'y étais pas allé. Ça m'a permis de revenir à la réalité, de me rassembler en quelque sorte. Je me suis accroché. Ensuite j'ai rencontré Rob Johnson. Il a vu la façon dont je travaille au piano : C'est exactement ce que les gens attendent de toi ! Rob m'a demandé d'enregistrer un disque, et j'ai enregistré Here And Now . L'album est sorti. Il m'a organisé un concert à Austin. Toute la presse était là. Une salle pleine à craquer ! Je ne savais pas que j'intéressais encore autant de monde... C'était la première fois depuis longtemps que je jouais du piano sur scène. Avant, j'avais trop peur de me faire jeter en tant que pianiste. Le public a répondu d'une manière fantastique. Ce concert fut vraiment le début de ma résurrection !
Vos goûts musicaux, à part le blues ?
J'aime le jazz. J'ai vraiment découvert cette musique la première fois que je suis allé à New York. Et puis j'apprécie toutes sortes de musiques. Je vénère des oeuvres comme Judy Blue Eyes de Crosby, Stills and Nash, Who Are You des Who, Good Vibrations des Beach Boys ou Rumours de Fleetwood Mac. Ce sont des albums pleins de sensibilité, ils ont une âme. Avec le rap j'ai plus de mal mais, bon, si la mélodie est là, je suis preneur.
Et parmi vos albums, quel est votre préféré ?
Here And Now , bien sûr. Et aussi le Live At The Carnegie Hall avec Tina. Il y a une grande différence entre ce qu' un musicien peut jouer et ce qu'il peut ressentir, aussi bon soit-il. Ce qui compte c'est le feeling.
Marie-Pierre Camus
Mise en forme : Christian Casoni
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